A regarder la situation catastrophique dans laquelle se trouve notre pays depuis l’avènement des révolutionnaires de Mars, l’on est tenté de penser au titre du film magnifique de Philippe de Chauveron : Qu’est-ce que nous avons fait au Bon Dieu ? L’œuvre cinématographique, diffusée en trois épisodes de 2014 à 2022, nous plonge dans la société française contemporaine et son rapport difficile à l’altérité, à l’Autre. Claude et Marie Verneuil, qui ont donné en mariage leurs quatre filles à des émigrés, se sont retrouvés dans une situation inextricable, parce que contraints de ménager la susceptibilité de leurs gendres, ces écorchés vifs. En décidant de fonder une famille cosmopolite au nom d’une certaine idée de la France, comme dirait André Malraux, la famille Verneuil a sombré dans le «désespoir», au point de se poser des questions métaphysiques. Nos compatriotes, qui ont voulu, par le truchement de l’accession au pouvoir du parti Pastef, faire advenir une utopie, donner vie à un récit d’espérance, pourraient se poser les mêmes questions : qu’est-ce qu’ils ont fait au Bon Dieu ? Avaient-ils le droit de conduire au bûcher le Président Macky Sall et ses collaborateurs avec une brutalité si inouïe ? Comment Diomaye et Sonko peuvent-ils les mépriser à ce point ?
Les guerres picrocholines auxquelles nous assistons, depuis quelques mois, nous donnent l’impression que nous sommes entre le zist et le zest, que notre pays n’est plus gouverné conformément à notre tradition républicaine, et que nous avons un problème de leadership. En flânant parfois sur la Toile, on lit parfois des textes de quelques Africains qui se demandent lequel des deux hommes de l’Exécutif dirige réellement notre pays. Ces interrogations sont légitimes, tant la situation politique est kafkaïenne, ignominieuse et absurde. Dans ces colonnes, journalistes et chroniqueurs se sont constamment interrogés sur l’avenir de cette entente naguère mirifique qu’est le tandem Diomaye-Sonko. Sans doute tous les esprits lucides ont-ils été considérés comme des Cassandre, ou comme des ennemis de la révolution et de son guide éclairé. Mais aujourd’hui, et au grand dam de notre pays, le passé, qui ne veut pas qu’on le croit passé, est en train de prendre sa revanche sur les certitudes des zélotes.
Le duo Diomaye-Sonko se transforme progressivement -mais inéluctablement- en duel. Le doute n’est plus permis : les différentes fêlures qui se sont succédé sont devenues, aujourd’hui, une cassure, ce qui est tout à fait compréhensible. Car il y a, entre les deux hommes, des contradictions insurmontables qu’aucune retenue ne saurait masquer ; leurs discours sont quasiment antinomiques, leurs rapports au pouvoir foncièrement différents ; et l’on peut même subodorer qu’ils n’ont pas la même vision des relations internationales et de la place de notre pays dans le monde, car si le Premier ministre Ousmane Sonko passe tout son temps à insulter nos partenaires techniques et financiers et nos alliés historiques, à savoir la France et les Etats-Unis d’Amérique, le Président Faye, timoré et zen, a un discours beaucoup plus responsable. Il ne fait pas de doute que les servitudes de l’exercice du pouvoir politique -qui s’accommodent difficilement aux lubies de l’amitié- ont exacerbé, en quelques mois, ces contradictions, lesquelles ont forcément des conséquences négatives sur la manière dont notre pays est gouverné.
Sans doute est-il intéressant d’épiloguer sur la nature actuelle de leur entente, puisque c’est l’avenir de notre pays qui en dépend. Personne ne pourra me faire croire que l’’embrouillamini dans lequel nous vivons est compatible avec le travail. Car rien de grand ne se fait sans le silence et la solitude. On notera, de ce fait, que nos dirigeants, qui se permettent de penser déjà à la Présidentielle de 2029 alors que notre présent est suffocant, ne sont nullement concentrés sur l’essentiel. A savoir l’amélioration des conditions de vie de nos compatriotes, la réduction de la cherté de la vie, la relance de l’économie, la satisfaction des différentes revendications syndicales ; bref, la trouvaille de Solutions pour que nos compatriotes, ceux de la plèbe, puissent enfin se dépêtrer de cette mauvaise ambiance économique.
Elus de façon inédite sur la base de grandes promesses de rupture, les dirigeants actuels montrent au quotidien qu’ils n’ont aucune sympathie pour la tourbe. Laquelle doit se débrouiller pour survivre dans un environnement économique suffocant. Il est inconcevable de constater que le Président Bassirou Diomaye Faye et son ex-chef, lors de leurs derniers discours, n’ont même pas feint d’être intéressés (et sidérés) par les conditions de vie de nos compatriotes. En dépit des difficultés protéiformes que nous traversons depuis, grosso modo, les déclarations cataclysmiques du Premier ministre Ousmane Sonko sur les «chiffres falsifiés», le 26 septembre 2024. Seule la Présidentielle de 2029 semble guider leurs actions politiques. Et c’est inadmissible quand on devine les problèmes urgents auxquels nos compatriotes sont confrontés. Sans doute la désillusion du peuple des 54%, qui voit ses héros d’hier se chamailler en moins de deux ans au pouvoir, et qui a bâti ses espérances sur des fondements ruineux, est-elle grande et inimaginable. Leurs imaginaires ont été trahis par les révolutionnaires souverainistes, ceux-là mêmes qui leur avaient promis monts et merveilles.
Les deux hommes de l’Exécutif ont suffisamment montré qu’ils n’ont même pas la décence de masquer leurs contradictions, pour se mettre sérieusement au travail dans le silence et la solitude, la mort dans l’âme. C’est un choix fort qu’ils devront assumer. Le Président Faye, qui a prêté serment devant le Peuple sénégalais, sera le premier responsable des dégâts innombrables auxquels nous assistons ; le Premier ministre Ousmane Sonko sera aussi comptable du bilan de l’homme qu’il a toujours présenté comme une incarnation du fameux «Projet». En toute affaire, nos compatriotes ont les yeux écarquillés et la mine blafarde, guettant ainsi tous les faits et gestes de nos dirigeants, avec la ferme volonté de sanctionner à tout rompre celles et ceux qui ont trahi leurs précieuses espérances. Je reste convaincu que la vraie majorité, celle qui est à même d’élire un président de la République, est silencieuse et atone ; mais elle sait prendre ses responsabilités quand il s’agira de sonner le glas des imposteurs, par le truchement du vote. Et nos hommes politiques, qui considèrent les électeurs comme des moutons de Panurge, gagneraient mieux à comprendre cette réalité.
Par Baba DIENG
