L’histoire se déroule par une nuit de décembre, où l’harmattan souffle une poussière dorée sur Dakar. A Nord Foire, le quartier bourdonne d’une énergie particulière, entre le vrombissement lointain des voitures sur la Vdn et l’appel à la prière qui s’est tu pour laisser place au calme de la nuit.

Marie et Joseph (ou Mariama et Youssoupha, comme on les appelle ici) arrivent à bout de forces. Ils ont quitté leur village pour Dakar, espérant trouver une place à l’hôpital, mais tout est complet. Les cliniques du quartier affichent «Complet».

Ils marchent le long des murs sablonneux, passant devant les étals de fruits fermés et les gardiens de nuit qui boivent du thé (ataya). Finalement, un vieux menuisier dont l’atelier se trouve près de la Boulangerie Jaune les voit. «Je n’ai pas de chambre, mais mon atelier est ouvert. C’est propre, il y a de la sciure fraîche et des copeaux de bois de santal. Restez là.»

C’est là, entre les planches de bois de vène et les outils de menuiserie, que l’enfant naît. Pas de berceau doré, mais une auge en bois destinée à un troupeau de moutons pour la prochaine Tabaski. On l’enveloppe dans un pagne tissé manjak aux couleurs éclatantes.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans les ruelles du quartier. Les bergers modernes, ce sont les jeunes du quartier, les conducteurs de Jakarta qui veillent près de leurs motos. Ils arrivent les premiers, offrant des bidons de lait frais et du pain chaud acheté à la hâte. Les Trois Mages du Plateau ne viennent pas d’Orient, mais arrivent dans une rutilante 4×4 noire depuis le centre-ville. L’un apporte du Thiouraye (encens précieux) qui embaume tout l’atelier. Le deuxième, un tissu Bazin richement brodé. Le troisième dépose une petite boîte de bijoux en or de la bijouterie de la Médina.

Au-dessus du Monument de la Renaissance africaine, une étoile brille plus fort que les projecteurs du Stade Léopold Sédar Senghor. Elle illumine tout le quartier de Nord Foire, transformant le sable gris en poussière d’argent.

Le petit Jésus dort paisiblement, bercé par le bruit du vent frais. La scène se corse devant l’atelier de menuiserie. L’odeur du bois frais se mélange à celle du café Touba que l’on prépare pour les veilleurs. La foule s’agrandit, et bientôt, deux figures importantes du quartier se frayent un chemin à travers les curieux.

Le maire, en grand boubou bleu azur amidonné, arrive le pre­mier avec ses conseillers. Il ajuste ses lunettes et sort déjà son téléphone pour un «live» sur les réseaux sociaux. L’Imam du quartier, un homme sage au vi­sage serein, arrive presque en mê­­me temps, tenant son chapelet.

Le maire s’adressant à Joseph -Youssoupha : «Mon cher Youssoupha ! Quelle bénédiction pour notre commune ! Vous imaginez ? Cet enfant est né ici, à Nord Foire, sous mon mandat. C’est un signe de l’émergence ! Je vais faire installer des projecteurs dès demain et on va nommer cette rue «Avenue de l’Enfant-Roi». C’est excellent pour l’image du quartier.»

Joseph-Youssoupha, un peu fatigué, mais protecteur : «Monsieur le maire, avec tout le respect que je vous dois, mon fils n’est pas un projet d’urbanisme. Nous cherchions juste un toit. Si vous voulez aider, aidez les femmes qui, comme Mariama, parcourent des kilomètres parce que les centres de santé sont pleins.»

L’Imam, posant une main apaisante sur l’épaule de Joseph-Youssoupha : «Laisse parler le cœur, Youssoupha. Monsieur le maire, la politique cherche des symboles, mais la foi cherche des miracles. Cet enfant ne vous appartient pas, il appartient à celui qui l’a envoyé. Ne transformez pas ce moment de grâce en meeting électoral.»

La Tension monte. Le maire, un peu piqué : «Imam, ne soyez pas si rigide ! Je propose de loger la famille dans une villa aux Almadies. C’est plus digne qu’un atelier de menuiserie, non ? Ça fera de belles photos pour la presse demain matin.»

L’Imam, regardant l’enfant : «Regardez ce petit, M. le maire. Il dort dans la sciure et le bois de vène, entouré de bergers et de chauffeurs de taxi. S’il avait voulu une villa aux Almadies, il y serait né. Il est venu ici, au milieu du Peuple, pour nous rappeler l’essentiel : l’humilité.»

Joseph-Youssoupha se tournant vers le maire : «Merci pour la villa, mais nous resterons ici cette nuit. Cet atelier nous a ouvert ses portes quand les vôtres étaient fermées. Le vrai miracle, ce n’est pas que mon fils soit né à Nord Foire, c’est que le cœur des gens simples se soit ouvert pour lui.»

Le maire, un peu dégonflé, mais touché malgré tout par la sérénité de la scène, finit par ranger son portable. Il s’assoit sur un tabouret en bois, à côté de l’Imam, tandis que Marie-Mariama ajuste le pagne de l’enfant sous la lueur d’une lampe-tempête.

L’ambiance sous l’atelier de menuiserie est déjà électrique quand un bruit de ferraille retentit. C’est la vieille 4L du Curé de la paroisse Saint-Jean-Bosco, qui vient de s’arrêter net dans le sable mou de la ruelle. Le Père Jean, un homme vigoureux mais essoufflé, s’extrait du véhicule. Il porte son aube de travers, son étole est à moitié tombé, et de grosses gouttes de sueur perlent sur son front, témoignant d’une course effrénée depuis le presbytère. Il arrive en s’épongeant le visage avec un mouchoir, manquant de trébucher sur un sac de ciment.

Le Père Jean haletant : «Attendez ! Attendez ! J’ai vu… j’ai vu l’étoile depuis le clocher ! J’ai couru, mais avec les embouteillages de la Vdn, même à cette heure-ci, c’est un calvaire !» Il s’arrête net devant la crèche improvisée. Son souffle se coupe, non plus par l’effort, mais par l’émotion. Il voit l’Imam assis sur un banc de bois, le Maire qui essaie de reprendre contenance, et le petit bébé emmitouflé dans son pagne manjak.

Le maire tente de retrouver son aplomb : «Ah, mon Père ! Vous tombez bien. Je disais justement à l’Imam qu’il nous faut organiser une réception officielle, un tapis rouge, peut-être une chorale sur le parvis de votre église ?»

Le Père Jean regardant le maire avec une pointe d’ironie, tout en reprenant son souffle : «Un tapis rouge, Monsieur le maire ? Regardez ses pieds, ils touchent déjà le sable de notre pays. C’est ça son tapis. Et pour la chorale, écoutez bien…»

On entend au loin le bruit des «cars rapides» et le chant d’un coq précoce.

Le Père Jean se tourne vers l’Imam : «Cher Imam, pardonnez ma tenue, je suis parti dès que j’ai compris. Est-ce qu’on lui a déjà donné à boire ?»

L’Imam sourit, lui tend un verre de thé chaud : «Calme ton cœur, Père Jean. Il a tout ce qu’il faut. La maman est courageuse comme une lionne. Nous discutions justement de la place de cet enfant parmi nous.»

Le Père Jean s’agenouille avec difficulté à côté de Joseph-Youssoupha : «Mon frère… Je suis venu avec les registres, mais je réalise qu’aucun papier ne peut contenir ce qui se passe ici. Monsieur le maire, si vous voulez vraiment faire quelque chose, demandez à la Senelec de ne pas couper le courant dans ce secteur. Que la lumière reste sur lui.»

Le maire : «Je vais passer un coup de fil… mais je ne garantis rien, vous savez comment c’est…»

Le Père Jean rit doucement, un rire qui vient du ventre, et pose une main fraternelle sur l’épaule de l’Imam. Sous le toit de tôle de l’atelier de Nord Foire, le curé en sueur, l’imam serein et le maire ambitieux forment un tableau improbable autour d’un enfant qui, pour l’instant, ne demande que le silence de la nuit dakaroise.

L’aube commence à poindre, et avec elle, Nord Foire s’éveille comme s’il avait reçu une décharge électrique. Ce n’est plus seulement une ruelle, c’est devenu le centre du monde.

Le petit atelier est maintenant entouré d’une foule colorée. On s’assoit sur des nattes étalées à même le sable. L’Imam, voyant tout ce monde, s’exclame : «Regardez cette générosité ! Nord Foire n’a jamais été aussi riche que ce matin.» Le Père Jean, qui a enfin séché sa sueur, accepte un morceau de pain : «C’est la multiplication des pains, mais version dakaroise ! Personne n’a faim ici.» Le maire, voyant l’ambiance changer, tente une dernière approche : «Mes chers administrés ! Puisque tout le monde est là, je déclare officiellement une journée de fête communale avec distribution de riz !»

Une voix s’élève de la foule, celle d’une marchande de poissons : «Gardez votre riz, monsieur le Maire ! Aujourd’hui, on ne mange pas parce qu’on a reçu un don, on mange parce qu’on partage ce qu’on a. Regardez cet enfant, il n’a même pas de chaussures et il nous fait tous sourire.»

Le soleil se lève enfin, rouge et immense, au-dessus de la Vdn. Les «cars rapides» s’arrêtent devant l’atelier, les apprentis-chauffeurs descendent pour toucher le mur de bois, juste pour la bénédiction. L’enfant Jésus de Nord Foire ouvre les yeux. Il ne pleure pas. Il regarde ce mélange de poussière, de luxe, de pauvreté, de foi et de politique, et semble dire que c’est exactement pour ce chaos plein d’amour qu’il est venu.

L’annonce de la naissance à Nord Foire s’est propagée plus vite qu’une rumeur de mercato des Lions de la Teranga. Dès 8 heures du matin, le quartier est assiégé. Le premier arrivé est le reporter de Quinquéliba, la Matinale de la Télévision nationale, micro à la main, ajustant son casque alors que son cameraman manque de renverser une bassine de beignets. «Chers téléspectateurs, l’incroyable s’est produit ! Ici à Nord Foire, juste derrière la Boulangerie Jaune, un enfant est né dans un atelier de menuiserie. La ferveur est indescriptible. On nous signale que même le «Petit Bal de Dakar» pourrait être annulé pour que tout le monde vienne ici ! Le chef de l’Etat appelle au calme et à la cohésion nationale. Une naissance qui, selon les observateurs, renforce le dialogue islamo-chrétien, pilier de notre République. Machallah, c’est la bénédiction pour le pays !», «Est-ce que la Senelec va enfin nous laisser la lumière ? Le maire veut déjà le nommer conseiller municipal !»

Alors que le maire essaie de faire un selfie avec le bébé (sous le regard noir de Youssoupha), et que le Père Jean et l’Imam discutent tranquillement du prix du ciment pour agrandir l’atelier, le vrai miracle se produit.

A Nord Foire, d’ordinaire, le trafic sur la Vdn est un enfer de klaxons et de pollution. Mais ce matin-là, un silence surnaturel enveloppe l’autoroute. Les voitures s’arrêtent, non pas pour un embouteillage, mais parce que les chauffeurs de «cars rapides», de taxis et de particuliers descendent de leurs véhicules. Ils ne crient pas. Ils ne s’insultent pas. Ils marchent tous vers l’atelier, formant une immense chaîne humaine qui traverse tout le quartier.

Sous le ciel azur de Dakar, le petit Jésus de Nord Foire s’est rendormi, bercé par le chant lointain d’une chorale de quartier qui se mêle aux louanges des passants. La ville, d’ordinaire si bruyante, semble avoir enfin trouvé son rythme : celui d’un cœur qui bat pour la paix.

Martin FAYE

Nord Foire