Dualité au sommet de l’Etat et fragilités institutionnelles au Sénégal

Dans toute démocratie, c’est la clarté et la bonne appropriation des règles du jeu politique qui déterminent la légitimité du pouvoir. Au Sénégal, un président de la République a été élu au premier tour dans le cadre d’une élection au suffrage universel. Il tire sa légitimité d’un suffrage universel direct, un vote populaire explicite, personnel, incontestable. Le suffrage populaire n’étant ni les voix des militants d’un parti ni celles des membres d’une coalition de partis, mais celui du Peuple, tout Président élu doit donc incarner l’unité nationale, présider aux destinées de l’Etat républicain et veiller, dans l’architecture institutionnelle, à l’équilibre entre les autres pouvoirs.

Mais pour la situation actuelle du pays, nous sommes ici dans le cas d’un président de la République qui arrive au pouvoir sans disposer d’une machine politique dont il est le maître, avec un Premier ministre, chef de parti, leader charismatique et figure centrale de la majorité présidentielle, qui revendique lui aussi une légitimité populaire. Dès lors surgit une question fondamentale : sommes-nous face à l’illusion du pouvoir ou au pouvoir de l’illusion ?

L’illusion du pouvoir naît lorsque l’apparence de l’autorité masque une réalité plus diffuse. Un Président investi de tous les attributs constitutionnels mais qui voit son autorité politique concurrencée par une autre figure disposant d’un capital militant, d’une capacité de mobilisation et d’un contrôle partisan déterminant. Mais si la Constitution tranche juridiquement en faveur du chef de l’Etat, la pratique politique, elle, produit un équilibre officieux, voire un partage implicite de l’influence.

Inversement, le pouvoir de l’illusion réside dans la capacité à façonner la perception collective. Celui qui domine le récit politique, qui capte l’attention des masses et imprime le tempo du débat public, peut apparaître comme le véritable centre de gravité du pouvoir, indépendamment des textes. Dans ce système où la communication et la mobilisation populaire jouent un rôle déterminant, l’autorité symbolique peut parfois rivaliser avec l’autorité institutionnelle.

Cette dualité au sommet de l’Etat, certains parlent même de «tandem présidentiel», n’est pas sans conséquences néfastes sur la bonne marche des affaires publiques. Aujourd’hui, les décisions prises et les actes posés sont scrutés, évalués, ce qui crée une sombre ambiguïté dans la chaîne de commandement. Par exemple, un Premier ministre qui refuse de contresigner un décret présidentiel pour une nomination à un poste de Pca dont la prise de fonction semble renvoyée aux calendes grecques.

La rue aussi est un acteur qui influe sur les décisions. Pour preuve, un ministre a été contraint de revenir sur un arrêté parce que seulement des militants avaient opposé leur véto. Il y a aussi plus récemment le tollé que continue de susciter dans les cercles du parti Pastef, le limogeage d’un Directeur général.

Devant de tels cas de figure, il devient légitime de se demander si nous sommes dans la situation d’une armée mexicaine, d’un parti-Etat, ou d’une République. A qui revient l’arbitrage ultime ? Qui assume la responsabilité des décisions stratégiques ?

Les limites d’une telle configuration sont multiples.

D’abord, elle installe la confusion institutionnelle. La Constitution sénégalaise re­pose sur un Exécutif fort, structuré autour d’un Président. Si un autre centre de décision émerge sans reconnaissance formelle, le risque est celui d’une gouvernance parallèle, opaque, difficilement imputable.

Ensuite, elle fragilise la responsabilité politique. Même en démocratie, le pouvoir ne peut souffrir d’une ambiguïté hiérarchique. Alors le partage du pouvoir n’est possible que si les acteurs s’entendent sur leurs ambitions.

Cette dualité ne peut que générer des tensions et cloisons internes. Deux pouvoirs en compétition au sommet plongent toujours un pays dans une situation chaotique. L’histoire politique a montré que pour la majeure partie des cas, des tandems peuvent conquérir un pouvoir, mais rarement arrivent à se conserver durablement. De simples alignements sur des options différentes se muent vite en rivalités latentes pour se transformer en crise ouverte dont les répercussions influent sur la stabilité nationale.

Enfin, cette situation pose une question de culture institutionnelle. Les institutions ne vivent pas seulement par les textes, mais par les pratiques. Le respect des équilibres constitutionnels, la clarté des rôles et la discipline partisane sont essentiels pour éviter que l’Etat ne devienne l’otage de rapports de force informels.

Le Sénégal a bâti sa réputation sur la solidité relative de ses institutions et sur la maturité de son débat politique. Préserver cet héritage suppose de distinguer clairement le pouvoir réel du pouvoir perçu, l’autorité juridique de l’influence politique.

En définitive, la démocratie ne peut prospérer durablement dans l’ambiguïté. Le Président élu au suffrage universel demeure le détenteur légitime du Pouvoir exécutif. Toute autre légitimité, aussi forte soit-elle, doit s’inscrire dans le cadre institutionnel établi. Faute de quoi, l’illusion risque de se substituer au pouvoir, et le pouvoir de se dissoudre dans l’illusion.

El Hadji Abdou WADE dit Mara