C’est peut-être un poisson d’avril, mais Ibou a annoncé la fin de ses chroniques dans l’émission Xew Xew Jamono, animée chaque matin par Dj Boub’s -cette émission où il livrait ses analyses sur les sujets les plus divers de l’actualité sénégalaise. Il part, dit-il, pour de nouveaux horizons. Pour ma part, je suis un auditeur assidu et régulier de cette émission depuis 2019. Mais bien avant elle, je lisais déjà les papiers de Ibou, ses satires époustouflantes au style caricatural et humoristique, des textes qui portaient une signature immédiatement reconnaissable. Ibou a une plume à couper le souffle.

Il n’a pourtant eu que le Bac, et ses études supérieures en philosophie et en lettres n’ont pas été un succès académique. Mais quel homme cultivé ! Ibou est la preuve vivante que la volonté de savoir est le seul véritable pilier de la culture. L’écouter dans les antennes d’Iradio était un régal. Ibou, c’est d’abord un style. La simplicité. Fidèle à son accoutrement, à sa liberté de ton, à son courage de penser, il est resté le même chroniqueur au fil des années, avec une constance et un effort d’objectivité devenus rares chez un journaliste ou une personnalité publique.

A force de le fréquenter chaque matin, de recueillir ses idées, on finit par se sentir familier avec lui, tant rien dans sa verve ne repousse -pas même ses détracteurs les plus véhéments. Ibou ne semble vouer aucun attachement aux choses matérielles qui font courir les hommes et les poussent à la versatilité. Je n’ai pas toujours été d’accord avec ses analyses, mais Ibou est précisément le type d’intellectuel dont le débat public sénégalais a encore besoin : il pointe les défauts de notre système de gouvernance, indexe sans complaisance les responsabilités, d’une manière si déconcertante qu’on la confond parfois avec de la condescendance. Il n’en est rien. Ibou est humble, même si son style peut donner l’impression d’un certain pédantisme, d’une forme de snobisme. C’est une illusion.

Féru lecteur, Ibou possède une grande culture et une fine connaissance de notre histoire collective dans tous ses pans. Il est capable de démêler l’actualité à l’aune de références solides, d’une mémoire longue qui donne à ses commentaires une profondeur que l’on ne trouve guère ailleurs. C’est sûrement cette connaissance du passé qui a forgé sa sérénité et son sang-froid légendaires. Ibou a le don de ne jamais s’emballer, de ne jamais laisser la naïveté s’incruster dans son propos. Toujours alerte et lucide, il ne tremble pas, même dans les moments les plus troublés de notre vie politique. Son stoïcisme impressionnait Dj Boub’s lui-même qui, l’interrogeant avec une voix grave et une inquiétude manifeste, finissait invariablement par rejoindre Ibou dans sa légèreté désarmante.

Avec Ibou, la gravité des moments n’empêche pas de rire. Chez lui, le rire est un élément constitutif de l’analyse : il désamorce la tension dans les débats les plus tendus, sans jamais pousser à la moindre concession. Il divertit autant dans ce qu’il a à dire que dans la manière dont il choisit de le dire. Ibou est un chroniqueur empiriste, ancré dans les faits, qui commente avec rigueur et sans parti pris.

Si l’on peut percevoir dans ses prises de parole un profond respect -voire une réelle admiration- pour Senghor et son idéal du Sénégal, on ne saurait pour autant le qualifier de mou dans ses critiques envers les socialistes. On ne peut lui prêter de couleur politique nette. En bon satiriste, Ibou tire sur tout et sur tout le monde, n’épargnant personne. Mais il critique par amour, et pour l’amour du Sénégal.

Ce qui me lie profondément à lui, en dépit des désaccords que j’ai parfois avec ses analyses, c’est sa haute idée du Sénégal -cette envie tenace de voir le pays retrouver son envergure, reconquérir sa place dans le concert des nations. Que ce soit dans ses écrits ou dans ses interventions à la radio, Ibou a toujours cherché à hisser le Sénégal vers le haut. Ce souci constant a guidé sa voix, année après année, dans cette émission qu’il quitte aujourd’hui.

Il part peut-être sans avoir vu ce Sénégal-là pleinement décoller. Mais il peut être satisfait -et fier- d’avoir contribué à l’éveil culturel de nombreux auditeurs, d’avoir été une source de transmission, un passeur d’idées dans un paysage médiatique qui en manque cruellement.

Belle suite de carrière,

tonton Ibou.

Mafama GUEYE