Quand la rivalité maroco-algérienne se joue au Sénégal

Il y a 48 heures, j’avançais à un ami une hypothèse : la visite officielle du Khalife général de la Fayda Tijaniyya, Cheikh Mou­hamadoul Mahi Ibrahima Niass, en Algérie allait pousser le Maroc à rebattre ses cartes vis-à-vis du Sénégal, dans un contexte de relations déjà fragilisées. L’annonce de la grâce royale accordée par Mo­hammed VI aux 15 supporters sénégalais restants est venue valider cette lecture. Ce n’est pas une coïncidence : c’est la géopolitique des confréries à l’œuvre. Pour en comprendre la profondeur, il faut remonter bien au-delà des stades.

Les liens entre le Maroc et le Sénégal ne se lisent pas dans les statistiques commerciales : ils se lisent dans l’histoire. En 1953, Cheikh Al Islam El Hadj Ibrahima Niass, fondateur de la Fayda Tijaniyya, fut l’un des très rares à braver la distance pour rendre visite à Mohammed V en exil. En 1954, il plaida personnellement sa libération auprès du ministre français de l’Outre-mer. En 1975, la famille Niass était la seule délégation étrangère à accompagner Hassan II lors de la Marche verte. L’illustre Oustaz Barham Diop dispensait ses enseignements devant Hassan II, puis Mohammed VI lors des prestigieux Dourouss Hassaniyya à Rabat.

L’un des témoignages les plus forts de cette fraternité remonte à mai 2010. Cheikh Ahmed Dame Ibrahima Niass, alors Khalife général de la Fayda Tijaniyya, se trouvait au Maroc lorsque son état de santé se dégrada gravement. Le Roi Mohammed VI ne ménagea aucun effort : il fit hospitaliser le Khalife dans son propre hôpital personnel. Cheikh Ahmed Dame Ibrahima Niass fut rappelé à Dieu sur cette terre marocaine qui lui était fraternelle. Le Roi affréta deux avions pour transporter le défunt Khalife et prit en charge l’ensemble de la délégation sénégalaise pour le retour. Il mobilisa à Médina Baye une équipe entière de cuisinières marocaines pour les besoins des obsèques.

Ce souvenir (que Facebook vient même de me rappeler ce 23 mai 2026, avec les images que j’avais postées il y a de cela seize ans jour pour jour) est indélébile pour des millions de Sénégalais. C’est cet héritage que l’Algérie a cherché à activer en 2026, et que le Maroc a dû défendre.

Lors de la finale de la Can 2025 au Maroc, 18 supporters sénégalais sont condamnés à des peines allant de trois mois à un an de prison pour hooliganisme. La Cour d’appel confirme les sentences en avril 2026. Le Président Diomaye Faye sollicite personnellement la grâce royale, sans résultat immédiat. A cela, s’’ajoute le retrait du titre sénégalais par la Caf : la relation entre les deux pays traverse une période de froid réelle.

Du 14 au 21 mai 2026, le Khalife général de la Fayda Tijaniyya, Cheikh Mouha­madoul Mahi Ibrahim Niass, a effectué une visite officielle en Algérie sur invitation des autorités algériennes. Il a été reçu par le Président Abdelma­djid Tebboune au Palais présidentiel, honoré à la Grande Mosquée d’Alger en présence de ministres et d’oulémas, et a déclaré publiquement qu’Alger est «une grande Nation, considérée comme une patrie et un soutien pour les musulmans partout dans le monde». Pour le Maroc, qui avait toujours considéré ce terrain religieux comme acquis, l’onde de choc est réelle.

La chronologie parle d’elle-même. La visite algérienne s’est achevée le 21 mai. Deux jours plus tard, le Roi Mohammed VI accorde la grâce royale aux 15 supporters restants (d’aucuns feront le rapport avec la fête d’Eid). La demande du Pré­sident sénégalais Bassirou Diomaye Faye était sur la table depuis des semaines, sans aboutir. En accordant cette grâce au lendemain du coup de communication algérien, le Maroc répond sur plusieurs fronts à la fois : il honore la demande du Président sénégalais, tente de reconquérir l’opinion publique sénégalaise et de rééquilibrer symboliquement la balance. En diplomatie, le timing n’est jamais anodin.

La diplomatie africaine ne se joue pas uniquement dans les palais présidentiels. Elle se joue aussi dans les zawiyas et les mosquées. Les confréries soufies sont désormais des leviers d’influence que les Etats activent délibérément. Le Maroc en a longtemps eu le monopole au Sénégal. L’Algérie vient de démontrer qu’elle peut y prétendre. Et pour avoir analysé la situation dès le départ, c’est la confirmation que la géopolitique des confréries mérite d’être prise au sérieux, bien au-delà des cercles spécialisés.

Par Cheikh Moubarack WADE

Président des Contributeurs

de la Nation

moubarakwade@gmail.com