Dans notre chronique de la semaine dernière (Le plus beau des combats), nous célébrions la belle victoire de Sénégal à la Coupe d’Afrique des nations édition 2025. Nous disions : «Le Sénégal s’est retrouvé donc face à une multitude d’adversaires lors de cette finale : non seulement le Maroc, mais aussi l’arbitre, la Var, les stadiers, ainsi que la Caf. Malgré ce contexte particulièrement hostile, les Lions de la Teranga ont su faire preuve d’une détermination et d’un sang-froid exceptionnels tout au long du match. Chaque décision contestée, chaque obstacle dressé sur leur route n’a fait que renforcer la cohésion et la résilience de l’équipe. A la fin, c’est le Sénégal qui l’a emporté, déjouant tous les pronostics et brisant les plans soigneusement élaborés en coulisses.»

Cette victoire s’est poursuivie cette semaine à la lecture des sanctions de la décision de la Commission disciplinaire de la Confédération africaine de football (Caf). L’entraîneur Pape Thiaw est privé de banc pour cinq matchs, avec 100 000 dollars (60 millions Cfa) d’amende. Les footballeurs Iliman Ndiaye et Ismaïla Sarr écopent chacun de deux matchs de suspension, et la Fédération sénégalaise de football (Fsf) de 615 000 dollars d’amende.

Aussi lourdes que puissent être ces sanctions, elles consacrent une double victoire du Sénégal. Une victoire sportive validée par la Caf qui a rejeté la plainte de la Fédération royale marocaine de football (Frmf). N’oublions pas que le Maroc avait porté plainte contre notre pays pour espérer gagner sur tapis vert. Cette victoire est aussi juridique vu que le Maroc a été débouté de sa réclamation introduite relative à des violations alléguées par la Fsf des articles 82 et 84, de sa demande de forfait du Sénégal au profit de l’Equipe marocaine en violation des articles 82 et 84 du Code disciplinaire de la Caf.

Refuser le silence

Au moment où nous devons célébrer cette victoire et faire bloc autour de notre Equipe nationale et son entraîneur (qui a demandé au Peuple de ne pas faire de cagnotte pour lui), nous voici revenus dans nos travers avec cette convocation annoncée de Doudou Wade et Pape Ngagne Ndiaye, à la suite de l’émission «Faram Facce» diffusée le 28 janvier dernier sur la Tfm. En effet, l’animateur ainsi que son invité ont été convoqués ce vendredi 30 janvier 2026 par la Sûreté urbaine (Su) à la demande de Roland Freisler, qui pense que plaire au pouvoir est sa seule mission. Il est essentiellement reproché à l’ancien président du Groupe parlementaire du Pds une déclaration qu’on a interprétée comme un appel à un coup d’Etat. Dans ses propos, Wade a comparé la gestion de l’Etat à un avion (de type A 337) dont le pilotage serait confié à un «conducteur de moto Jakarta».

Face à cette convocation, il apparaît nécessaire de refuser catégoriquement le silence. Cette situation interroge à tout point de vue. En effet, que reproche-t-on réellement à Doudou Wade ? Est-ce le fait d’avoir pris la parole, d’avoir analysé la situation politique, d’avoir refusé la pensée unique ? Ou bien est-ce son audace d’exprimer publiquement ce que beaucoup murmurent en privé ?

Oui, Doudou Wade est connu pour avoir une franchise dans les propos qui peut ne pas plaire. Le 23 juin 2021, lors d’une émission sur Walf Tv, il avait dit : «Personne n’a le courage de faire une manifestation devant le Palais. Vous savez pourquoi, parce que l’actuel pensionnaire n’est pas comme Abdoulaye Wade, il n’est pas aussi républicain que lui. On a permis au Peuple de manifester. Vous aviez une majorité à l’Assemblée qui a rectifié le gouvernement et en plus l’a exhorté à retirer le projet de loi (Ticket présidentiel et le quart bloquant). Donc, il faut accepter qu’il n’y ait pas eu de morts le 23 juin. Par contre, dernièrement, en un jour, on a tué 14 personnes parce que quelqu’un a tapé les fesses d’une femme.» Comme Serigne Moustapha Sy Al Amine, ce ne sont pas les critiques sur la gouvernance actuelle qui sont en cause, mais les propos d’hier qu’on ne digère toujours pas.

Deux poids, deux mesures

Il est manifeste que depuis un certain temps, notre pays semble glisser dangereusement vers une restriction des libertés et du débat public : on convoque, on intimide, on menace, on insulte, on fait planer la menace judiciaire sur toutes les voix discordantes. Aujourd’hui, c’est Doudou Wade, mais hier ce fut d’autres, et demain, qui sera concerné ? Chaque opposant, chaque journaliste, chaque citoyen libre ? Cette spirale interpelle sur la capacité du pays à préserver la liberté d’expression et le pluralisme politique.

Il convient de s’interroger sérieusement sur ce que les dirigeants d’aujourd’hui peuvent reprocher à leurs prédécesseurs (Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, Macky Sall) en matière de dérives politiques, alors que l’histoire récente du Sénégal est jalonnée de tensions, de propos excessifs et de radicalisation du discours, tous bords politiques confondus. Dans notre chronique en date du 25 avril 2025, nous disions : «Sonko et Pastef ont certes «subi» la violence d’Etat, mais à plusieurs reprises, ils ont appelé à la confrontation à travers des déclarations et discours. Le 7 février 2021, Ousmane Sonko, pour sa première sortie publique sur l’affaire Adji Sarr, déclare : «Le combat s’annonce mortel, et le mot n’est pas de trop.» Le 24 mai 2023, il dira : «Plus il y aura de victimes, plus la pression augmentera sur le régime.» Sa responsabilité d’avoir exposé ses partisans par des propos incendiaires sur une stratégie du chaos assumée coule de source. Les jeunes tombés et blessés entre 2021 et 2024 peuvent être considérés comme des victimes du régime de Macky, mais Sonko est le principal instigateur. Ils sont victimes de la violence d’Etat, mais tout autant d’une stratégie politique risquée et morbide savamment planifiée. (…)» Pastef n’a jamais été un modèle de démocratie : censure interne, culte de la personnalité, appels à la désobéissance, tentative de saper toutes les institutions républicaines, jusqu’à rêver d’un coup d’Etat contre les lois de la République. L’on se rappelle le communiqué du 1er juin 2023 dans lequel Pastef a ouvertement appelé «les Forces de l’ordre et l’Armée à se mettre du côté du Peuple opprimé par Macky Sall». «Mortal Kombat» et «traîner Macky Sall comme Samuel Doe» sont aussi à inscrire dans le vocabulaire vulgaire et violent de Pastef et de son leader.

Il est donc contradictoire de voir certains vouloir se présenter aujourd’hui subitement comme les nouveaux gardiens de la morale démocratique, après avoir été les chantres de la banalisation des discours radicaux. Criminaliser toute parole dure venant de l’autre camp tout en tolérant les excès dans le sien révèle une logique de deux poids, deux mesures, source d’injustice. Et le procureur Ibrahima Ndoye fait tout pour que cette perception perdure. Guy Marius Sagna a eu à manquer de respect à Bassirou Diomaye Faye et il a fait semblant de ne pas l’entendre (Cf. notre chronique «Roland Freisler va encore regarder ailleurs», en date du 9 août 2025).

Si l’on admet que, dorénavant, toute déclaration politique un tant soit peu vigoureuse peut valoir à son auteur une convocation par la police, il faut alors le reconnaître sans ambiguïté : ce n’est plus le signe d’une démocratie solide, mais bien celui d’un régime sous tension, où la dérive autoritaire guette. Un tel climat, fondé sur la peur et l’intimidation, est étranger à l’histoire du Sénégal. Notre pays s’est bâti sur l’échange d’idées, le dialogue contradictoire et le courage d’affronter publiquement les débats fondamentaux. Dès lors, il est essentiel de s’opposer à toute forme de démocratie surveillée, à une justice à géométrie variable et à une politique fondée sur l’intimidation. C’est là une condition incontournable pour sauvegarder l’âme même de la Nation sénégalaise, car c’est dans la confrontation libre et respectueuse des opinions que le Sénégal a toujours puisé sa force et sa vitalité.

Posture dangereuse

Aujourd’hui, l’allusion que fait El Malick Ndiaye, président de l’Assemblée nationale, dans une visite officielle au Parti communiste chinois, est plus grave que ce qu’on peut reprocher à Doudou Wade. En grand ignorant et analphabète, il a osé dire que le Parti communiste était disposé à accompagner Pastef dans la formation de ses cadres et en politique. D’abord, le parti Pastef et son drapeau n’ont rien à faire dans une visite officielle qui concerne le Sénégal. Ensuite, le communisme est considéré par certains comme un des plus grands fléaux du 20e siècle, avec son lot de désastres dont les millions de morts causés par Staline avec l’Urss et Mao en Chine, les déportations des populations, la famine, l’autoritarisme, les médias muselés, le parti unique, le parti-Etat, l’effondrement économique comme on l’a vu en 2 ans ici, un climat de peur et, pour couronner le tout, le communisme nous a laissé le terrorisme à cause de l’invasion de l’Urss en Afghanistan.

Il convient de prendre avec le plus grand sérieux les propos de El Malick Ndiaye, car il s’inscrit dans une continuité préoccupante : ce n’est pas la première fois que l’idée du parti-Etat est évoquée dans le débat politique sénégalais. Ce rappel historique est loin d’être anodin. Lorsqu’un parti politique sénégalais revendique aujourd’hui un partenariat structurant avec le Parti communiste chinois, il ne s’agit pas d’une simple coopération symbolique ou ponctuelle ; c’est une démarche politique porteuse de sens et de conséquences pour le système institutionnel national. Le Parti communiste chinois (Pcc) incarne le modèle du parti unique, où le parti se confond avec l’Etat, les institutions et l’ensemble de l’espace public. Faire référence à une formation des cadres, à des méthodes d’organisation politique, à des techniques de communication et à des outils de gouvernance dans ce contexte précis, c’est reconnaître implicitement une source d’inspiration politique. Ce qui est en jeu, c’est donc bien plus qu’une simple collaboration : il s’agit d’un risque d’évolution progressive vers une banalisation de la confusion entre parti et Etat. Ce risque n’est pas brutal ou immédiat ; il s’installe par glissement. Ce glissement s’opère sous des arguments d’efficacité, de souveraineté ou de modernisation, et tend à affaiblir les contre-pouvoirs, tout en installant progressivement un discours où le parti au pouvoir s’impose comme l’incarnation exclusive de la volonté nationale. L’histoire politique démontre que les dérives autoritaires ne s’annoncent jamais avec fracas : elles avancent par étapes, insidieusement, modifiant les équilibres au nom de la réforme ou du progrès.

Face à cette situation, le silence est une posture dangereuse. Ne pas réagir aujourd’hui, c’est accepter que le pluralisme devienne une option secondaire demain. Il est donc impératif de soulever ce débat dès maintenant, avec calme mais fermeté, avant qu’il ne soit trop tard pour agir. Etre vigilant ne signifie pas s’opposer systématiquement au pouvoir en place ; c’est faire preuve de fidélité à l’exigence démocratique qui fonde le Sénégal depuis son indépendance.

Alors, foutez la paix à Doudou Wade !