La soudure historique

L’adage est bien connu : «Nul n’est prophète chez soi.» Hegel, le philosophe et théoricien de la Révolution française, n’en déplaise aux contre-révolutionnaires de la trempe d’un Edmund Burke ou De Maistre, nous avertissait que ce qui est bien connu n’est pas connu puisque bien connu ! (disons que le diable est dans les détails). Rousseau, le Newton de la morale, prophétise dès 1765, le 19e siècle, le siècle des révolutions. Bientôt éclata la Révolution française de 1789, puis celle de 1830 des Trois Glorieuses, le Printemps des peuples en 1848. Et depuis, cela ne finit pas la Grande Révolution d’Octobre de 1917… Seuls les grands esprits sont capables de telles prouesses.

Seydou Sissokho, à qui nous rendons ici un hommage vibrant et mérité, répète le geste de J.J. Rousseau. En effet, voilà 40 ans que Seydou Sissokho, militant communiste jusqu’au bout des ongles, énonçait que tant que la bourgeoisie bureaucratique reste aux commandes de ce pays, le développement de celui-ci sera bloqué ! Le tableau économico-social et politique qu’offre le pays lui donne raison à bien des égards.

Le moment présent

Malgré l’addition de ressources nouvelles comme le pétrole et le gaz, le pays reste bloqué ! Les paysans ont des récoltes et des tonnes d’arachide invendues sous les bras, pire que le cauchemar des bons impayés… Les maraîchers, le cœur gros et désabusés, déversent sur l’asphalte pommes de terre et tomates, expression de leur colère noire. Le Bâtiment (Btp) ne va pas, donc suivant l’adage populaire, rien ne va ! Ainsi, le secteur privé s’est étouffé ! De surcroît, une bonne frange de la bourgeoisie nationale est embastillée ou sous bracelet électronique, sinon elle est insultée à longueur de «live» par la fureur populiste dévastatrice et aveugle. Les syndicats, debout comme un seul homme, déchirent le Pacte social et menacent d’une grève générale… Trente mille ouvriers licenciés pour délit de faciès, sans compter les enseignants dont les salaires sont prélevés à la tête du client et saucissonnés à coup de tête. Les étudiants, qui broient du noir, sonnent la révolte pour constituer un pied de nez sur le visage sinistre du populisme revanchard. Les rapports avec les bailleurs de fonds sentent mauvais et la situation financière ne tient qu’à un fil. Ainsi, les investissements structurants ne pointent guère à l’horizon. Le déficit de confiance est corrosif en matière économique. Par ailleurs, la pression fiscale achève la résistance des couches populaires surtaxées. Le secteur bancaire souffre de l’évitement financier par l’envahissement de l’Etat du marché financier régional… Les jakartamen fâchés et autres ambulants désabusés sont à l’affût, guettant la moindre étincelle… En outre, de l’autre côté des barricades, le mammouth de train de vie de l’Etat s’engraisse à vue d’œil sur voitures gros cylindre, d’agences intouchables et incompressibles.

III. Le concept

Contrairement à l’idée répandue, les actuels tenants du pouvoir ne sont pas vierges politiquement, puisqu’ils se logeaient au cœur du «système», de Diouf à Macky Sall, en passant par Wade. De là, ils scrutent et lorgnent les postes les plus juteux. Ils ont fait des pieds et des mains pour les obtenir, les uns en frappant la porte de l’Afp de Moustapha Niasse, puis négociant avec Idy de Rewmi, les autres en s’encartant dans le parti du Pr Ibrahima Fall… De guerre lasse, ils montent un syndicat puis bousculent les codes et barrières politiques pour imposer leur présence politique en tant que variante populiste de la même bourgeoisie bureaucratique, puisque le contexte favorise cette ligne populiste, attrape-tout (il s’agit ici de toutes les colères et frustrations ambiantes, et autres ressentiments intériorisés). Par conséquent, les événements violents de 2021 à 2024 peuvent se lire comme une rixe entre la fraction privilégiée des couches moyennes supérieures privilégiées et la fraction de la bourgeoisie bureaucratique au pouvoir pour une place à la table du banquet de la République ! Et la jeunesse en fut le bélier dans ce combat entre frères de la même classe sociale. On se rappelle le tout puissant Tanor Dieng (Paix à son âme), niché à la Présidence, qui faisait et défaisait la carrière politique des uns contre les autres. Et ce fut le même cas avec M. Saleh sous Macky Sall. La transhumance politique opère et s’approfondit, aujourd’hui sous de nouveaux habits. Avant (Ps/Pds), on pêche un gros leader (député), aujourd’hui on privilégie les maires, élus locaux, Dg, Pca et les mouvements à la base avec un supposé coefficient électoral.

IV. Perspectives

Il est clair que nous allons vers des batailles politiques, sociales et économiques, car le statut quo ne peut se prolonger indéfiniment au gré de la maturation des contradictions internes. Ici, il faut souligner qu’il ne s’agit pas d’inventer la roue ; il s’agit simplement de tirer les enseignements de l’histoire politique du pays avec les couples suivants : Lamine Guèye/Senghor ; Senghor/Mamadou Dia ; Diouf/Senghor ; Diouf/Collin ; Wade/ Idy ; Macky/Amadou Ba. Nous savons le verdict de l’Histoire sur ces oppositions et déchirures internes. Karl Marx qualifie de tragédie les faits historiques la première fois, mais de tragi- comédie s’ils se répètent. La vieille taupe hégélienne, la ruse de la Raison, a bien creusé les profondeurs des contradictions internes et oppositions et scissions internes pour faire triompher la Raison dans l’Histoire. La lutte des classes est et reste implacable. Par ailleurs, pour le triomphe de l’armée politique du changement, la seule stratégie victorieuse reste le Large Rassemblement des forces patriotiques et démocratiques du pays pour sauvegarder la République. Repose en paix cher camarade Seydou Sissokho ! La pépinière a poussé ! Carthage reste indestructible !

Ibra GUEYE / Camarade Baba

Membre du Bp et du CC du Pit/Sénégal