Le Modèle harmonisé d’enseignement bilingue (Mohebs) va franchir un nouveau palier. Ndèye Aby Ndaw Cissé, la directrice de l’Enseignement élémentaire, a annoncé hier l’extension prochaine de ce dispositif à l’enseignement supérieur. Une décision adossée à des résultats probants sur le terrain et révélée en marge d’une conférence de presse annonçant la première édition africaine de la Conférence Yidan, prévue à Dakar.

Par Malick GAYE – C’est une annonce qui ne manquera pas de faire date. Lors d’une conférence de presse organisée en vue du lancement de la Conférence internationale Yidan, la directrice de l’Enseignement élémentaire a levé le voile sur une décision stratégique : le Modèle harmonisé d’enseignement bilingue, en vigueur depuis plusieurs années dans le cycle élémentaire, sera prochainement déployé dans l’enseignement supérieur. Si la date d’application reste encore à préciser, l’intention est affirmée avec clarté.

«Nous gérons le continuum de la filière élémentaire. Une fois ce cycle couvert, nous irons basculer vers le moyen secondaire. Et présentement, nous sommes en partenariat avec l’université Cheikh Anta Diop pour voir comment davantage gérer ce rythme», a indiqué Ndèye Aby Ndaw Cissé. Elle a toutefois reconnu une rupture à corriger entre le ministère de l’Education nationale et l’enseignement supérieur, avant de préciser : «C’est ce que nous sommes en train de corriger pour éventuellement prendre en charge tous les autres enseignements.»

Cette décision n’est pas le fruit d’une intuition. Elle repose sur des évidences mesurées. Car depuis son lancement dans les classes de l’élémentaire, le Mohebs a démontré sa capacité à transformer en profondeur la relation de l’élève au savoir. Des évaluations comparatives ont montré que les enfants ayant appris dans leur langue maternelle avant d’aborder le français affichent de meilleures performances, aussi bien en lecture qu’en mathématiques, et même dans la langue internationale. «Ces élèves sont plus performants en français que ceux qui n’ont appris qu’en français pendant toute l’année», a souligné Amadou Ly, le directeur de l’Association de recherche et d’éducation pour le développement (Ared), cheville ouvrière du modèle.

Le ministre de l’Education nationale a, pour sa part, ancré cette décision dans une vision plus large. Pour lui, l’introduction des langues nationales dans les apprentissages n’est pas une question idéologique, mais une question pratique de souveraineté cognitive. «Lorsqu’on fait la promotion du Mohebs, lorsqu’on introduit les langues dans le processus d’apprentissage, c’est dans une logique de quête de performance, mais aussi de souveraineté», a déclaré Mamadou Guirassy. Il a également an­noncé qu’une politique nationale des langues est en cours de finalisation, destinée à donner un statut officiel aux langues nationales, avant présentation en Conseil des ministres.

Le Sénégal n’est pas au début de l’aventure. De la première à la sixième année du cycle élémentaire, le modèle a été expérimenté, consolidé, puis intégré comme pratique normale dans le système éducatif. Les résultats parlent d’eux-mêmes : des élèves issus de classes bilingues ont dominé le Concours général ; des cohortes entières ont été orientées vers les filières scientifiques. Le directeur de l’Ared l’a résumé avec une formule sans équivoque : «Le Sénégal n’est pas en train de commencer l’enseignement bilingue. Il a déjà un modèle abouti qu’il est chaque fois en train d’améliorer.»

C’est précisément ce modèle que le monde entier est venu découvrir à Dakar. Car la conférence de presse de hier n’annonçait pas seulement une décision sur les langues. Elle marquait surtout le coup d’envoi de la Conférence internationale Yidan dont la tenue au Sénégal est une première en Afrique. Souvent comparé au Prix Nobel de l’éducation, le Prix Yidan existe depuis 2016. Il récompense les initiatives les plus inspirantes dans le domaine éducatif à l’échelle mondiale. Et c’est un Sénégalais, le directeur de l’Ared, qui l’a décroché, propulsant du même coup le Sénégal sur la carte mondiale de l’innovation pédagogique. L’homme a depuis été reçu par Cnn et figure parmi les cent personnalités les plus influentes du monde dans le domaine de l’éducation, selon un classement établi aux Etats-Unis.

Chaque année, le Prix Yidan organise une conférence internationale réunissant les lauréats des éditions précédentes, des chercheurs, des partenaires techniques et financiers, ainsi que des acteurs du secteur privé. Ces éditions se sont tenues jusqu’à présent aux Etats-Unis, en Inde et en Europe. Pour la première fois, c’est l’Afrique, plus précisément Dakar, qui accueillera cet événement de portée mondiale, prévu à la fin du mois de juin, en partenariat avec l’Adea, le Forum des ministres de l’Education d’Afrique.

Plus de deux cents participants sont attendus dont des ministres africains, des chercheurs, des praticiens et des représentants de partenaires au développement tels que le Partenariat mondial pour l’éducation (Gpe). Le ministre de l’Education, sous l’égide duquel la conférence sera organisée, a appelé la presse à jouer pleinement son rôle : «Ce dont nous doutons au Sénégal, est-ce que ça va marcher ou pas, au niveau mondial, les gens disent que ça marche très bien et que c’est un modèle. Il faut que les gens le comprennent.»

Du Modèle bilingue au Prix Yidan, le Sénégal est en train de prouver que l’éducation par les langues nationales n’est pas une expérimentation locale. C’est une réponse à portée universelle à l’une des grandes équations du développement : comment faire en sorte que l’enfant africain apprenne vraiment, profondément, dans une langue qui porte sa culture et construit son avenir.

«Allô professeur», le prof qui ne raccroche jamais

Par Malick GAYE – Et si l’école ne s’arrêtait plus à la sonnerie ? C’est le pari du ministère de l’Education nationale avec «Allô professeur», une Intelligence artificielle joignable par simple appel téléphonique, gratuitement, 24h/24. Pas d’internet requis, pas d’abonnement. Un numéro vert suffit. A rebours des Ia génératives classiques, «Allô professeur» ne se contente pas de délivrer des réponses toutes faites. Il interpelle, questionne, fait réfléchir. L’élève n’est pas spectateur de son propre apprentissage : il y est convié, à toute heure. Le lancement officiel est imminent. Des améliorations seront intégrées au fil du déploiement. Une initiative qui n’a peut-être pas encore toute la maturité d’un manuel scolaire, mais qui a l’audace d’ouvrir une ligne directe entre le savoir et ceux qui en ont besoin. Décrocher le téléphone pour apprendre : l’équation est simple. Et ce sont souvent les équations simples qui changent tout.

mgaye@lequotidien.sn