De Robespierre à Sonko, c’est l’égo qui a perdu les hommes politiques prétentieux. Il faut avoir de l’ambition nantie d’une vision claire des différentes étapes de la réalisation d’une idée pour faire l’histoire. Mais l’ambition n’est pas une prétention : elle est réaliste parce que réfléchie. L’histoire n’est pas un véhicule qu’on fait marcher par simple décision, elle est faite par des hommes qui sont avant tout des sujets capables de comprendre ce qu’ils font, ce qu’ils espèrent atteindre et les diverses adversités disséminées sur leur chemin. L’histoire ne serait pas l’histoire si elle n’était pas l’œuvre d’individus, je le concède, mais ces individus, comme l’a remarquablement théorisé Hegel, ne sont que des instruments, des prétextes d’une idée qui les dépasse et dont ils ne sont que les serviteurs.

L’époque est perdue et inspire crainte et dégoûts : c’est à partir de ses propres pathologies qu’elle fait germer les idées de sa rémission. Elle est faste, glorieuse et conquérante : c’est à partir de sa propre exubérance qu’elle secrète le poison qui va la détruire. Les individus ne sont que des courroies de transmission d’une idée, ils ne sont donc pas des absolus. La seule chose absolue est l’idée qui se murmure dans les têtes et qui cherche un traducteur fidèle, mais habile.

L’erreur que commettent beaucoup d’hommes politiques de notre époque, c’est de se voir en hommes providentiels : c’est de l’anachronisme, car quand l’histoire devient consciente, elle n’a plus besoin de héros. Mandela n’est pas le fondateur de l’Anc, il faut voir comment il en est devenu la voix et le chef historique. Lénine n’est pas le géniteur du Parti ouvrier social-démocrate de Russie dont la scission (provoquée par ses soins) donnera naissance au courant bolchévique en1903. Robespierre a, de son côté, par ses discours violents, précipité la chute de Louis XVI et sa guillotine en 1793, mais il finit lui aussi sous l’échafaud le 28 juillet 1794. Après s’être débarrassé de ses principaux lieutenants, il fut à la révolution ce que Charles VI fut à son corps (l’illusion de verre : ce roi avait l’illusion que corps était en verre et donc, susceptible de se briser). Robes­pierre voyait partout des menaces pour la révolution (plus de cinquante mille guillotinés !) et instaura la Terreur qui, justement, le perdit !

La leçon de morale qu’il faut en tirer n’est pas forcément celle qu’on déclame urbi et orbi : la révolution, comme le dieu Kronos (qui, de peur d’être détrôné, avalait ses fils dès qu’ils naissaient), dévore ses propres enfants. Il faut d’abord remarquer que tout ce qui est appelé révolution n’en est pas une. Ensuite, il faut s’interroger de la raison de l’infanticide présumée des révolutions : s’il s’agit d’une révolution, c’est moins l’idée portée par la révolution que les ambitions égoïstes qui font périr autant d’éléments de la révolution. L’universel peut et doit s’incarner dans le particulier, mais la difficulté, c’est quand le particulier veut s’improviser en universel : quand on confond les idées aux individus, la révolution est perdue et elle devient le contraire d’elle-même. Quand les causes du Peuple, de la révolution servent des intérêts particuliers, ou que des intérêts égoïstes prétendent être l’âme et le corps de la révolution, ça s’appelle imposture.

Dans cette crise actuelle au sommet de l’Etat, aucun Sénégalais ne peut dire avec objectivité quelle est la pomme de discorde entre les deux. Tout est une affaire de chaise. Aucune divergence idéologique (c’est à se demander si on peut parler d’idéologie parlant de ces gens). Au lieu de se battre en confrontant leurs idées pour sortir le pays du gouffre, ils nous imposent l’argument de leur égo, une question de préséance. Quelle honte ! Cette crise montre clairement qu’ils parlent de révolution sans vraiment y croire. Il faut aller rappeler à Ousmane Sonko que le Sénégal n’a pas besoin de héros et que, de toute façon, il n’a pas l’étoffe d’un héros. Quelle idée révolutionnaire est portée par ce monsieur ? Quel changement original, substantiel est contenu dans ce qu’il a dit, écrit ou fait ? C’est trop facile de ramasser par-ci par-là des idées éparses dont on a entendu parler et prétendre qu’on conduit une révolution. Ousmane est un pique-assiette idéologique. Ousmane n’est pas un révolutionnaire, les révolutionnaires ne sont pas des ascètes, mais ils n’ont jamais été extravagants.

Le fils de Laüs, Œdipe, a, selon la mythologie, engendré Etéocle et Polynice qui se proposèrent de régner alternativement, mais une fois au trône, Etéocle, le cadet, refusa d’honorer sa promesse. Nés d’un mariage incestueux, ils ont maltraité leur père qui les a maudits : ils croyaient travailler pour leur gloire alors qu’ils suivaient leur funeste destin qui n’est d’ailleurs que la continuation de la malédiction de Laüs. La bataille pour le pouvoir les amena à s’entretuer : tous les deux meurent aux portes de la Cité. Pour moi, le plus important, c’est le fait qu’ils soient morts aux portes de la Cité. Ils n’ont pas gardé la Cité (ils n’en avaient ni le temps ni l’énergie à cause de la rivalité fratricide) ; ils n’ont pas combattu pour elle, mais plutôt pour le pouvoir : c’est tout un symbole. S’il m’était permis d’adapter (au sens cinématographique) cette histoire à notre réalité politique, je dirais que le duo travaille pour quelqu’un d’autre ou pour quelque chose d’autre.

Alassane K. KITANE