Pour une Afrique qui produit enfin pour elle-même

Depuis les indépendances, l’Afrique accumule les plans, stratégies et programmes d’intégration avec une constance remarquable -et les voit s’évanouir avec une régularité déconcertante.

Le Plan d’action de Lagos en 1980, le Nepad en 2000, le Pida en 2012, l’Agenda 2063 hier, la Zlecaf aujourd’hui. Les intentions sont nobles. Les résultats, eux, restent faibles. Car pendant que l’Afrique multiplie les visions, elle ne représente encore que 2% de la production mondiale et 3% du commerce international -pour 17% de la population de la planète. Son commerce intra-africain plafonne à 15%, contre 70% en Europe et 60% en Asie. L’industrie ne représente qu’à peine 10 à 12% de son Pib, et plus de 75% de ses exportations partent sans transformation.

Ces chiffres disent tout. Le problème de l’Afrique n’est pas l’absence d’idées. C’est l’absence d’organisation de la production. Et aucun continent dans l’histoire ne s’est développé autrement que par la production.

I. La grande illusion : un marché sans usines

La Zlecaf repose sur une idée séduisante : créer un grand marché africain de 1, 2 milliard de consommateurs. Mais dans l’histoire économique mondiale, aucun marché ne s’est construit sans base productive solide. Nous exportons ce que nous ne transformons pas, et nous importons ce que nous pourrions produire.

Avant de libéraliser les échanges, il faut avoir quelque chose à échanger.

Comment demander à l’Afrique du Sud et à la République centrafricaine le même effort de démantèlement douanier ? Comment instaurer le libre-échange entre 54 pays aux niveaux de développement radicalement différents, sans convergence monétaire préalable, sans infrastructures communes, sans chaînes de valeur partagées ? La Zlecaf, telle qu’elle est conçue, risque de rester un marché sans usines -et donc, sans avenir réel.

II. Des instruments nombreux, mais sans transformation structurelle

Le Nepad visait à transformer les économies africaines. Il n’a pas changé la structure productive du continent. Le Pida a financé des infrastructures -des routes qui relient davantage les ports aux marchés extérieurs que les pays africains entre eux.

L’Agenda 2063 projette une vision ambitieuse, mais si lointaine et si peu contraignante qu’elle reste une déclaration d’intention.

Le résultat est sans appel : des stratégies sans production, des institutions sans résultats, des ambitions sans transformation.

Il est même légitime de s’interroger radicalement sur la raison d’être de certains fonds censés impulser l’intégration régionale -comme le Fonds d’aide à l’intégration régionale de l’Uemoa. Si un tel fonds est incapable de contribuer à la création d’une seule unité de transformation industrielle dans la sous-région, alors la question de son existence même mérite d’être posée sans détour.

Les banques de développement africaines, quant à elles, restent prisonnières de deux logiques insuffisantes : les unes s’orientent vers les infrastructures, les autres vers le commerce.

Certes certaines tentent timidement d’appuyer l’industrie, mais cette ambition se heurte à un obstacle majeur : l’absence de cadres réglementaires, fiscaux et juridiques suffisamment attractifs pour que le secteur privé porte des projets industriels bancables.

Le problème est donc double : des institutions qui n’osent pas assez, et des Etats qui n’ont pas encore créé les conditions nécessaires pour que l’investissement industriel privé s’installe et prospère. Tant que cette équation restera non résolue, l’Afrique continuera d’exporter sa richesse brute et d’importer sa propre valeur ajoutée.

III. De la route de la soie aux autoroutes de la cola : changer de paradigme

La Chine n’a pas construit ses routes de la soie pour servir l’Afrique. Elle les a conçues pour ses propres intérêts économiques, géostratégiques et culturels -et elle a eu parfaitement raison. L’Afrique s’y est greffée comme fournisseur de matières premières, jouant une partition écrite par d’autres.

Cette posture doit cesser.

Il est temps que l’Afrique construise sa propre vision, avec ses propres symboles : les autoroutes de la cola.

Le mot «autoroute» n’est pas anodin -il exprime une ambition délibérément supérieure à la modeste «route» de la soie.

Les Chinois parlent de route. Nous, Africains, devons parler d’autoroute -parce que notre ambition doit être plus haute, notre cadence plus rapide, notre vision plus large. Et la cola ? Elle est, depuis des siècles, le symbole universel de l’échange, de la richesse et de la prospérité à travers tout le continent. Offrir la cola, c’est sceller une alliance. Construire les autoroutes de la cola, c’est bâtir une Afrique qui commerce avec elle-même, se nourrit d’elle-même et se développe par elle-même.

Ce n’est pas un slogan. C’est un programme d’action.

IV. La méthode : les cercles concentriques

L’intégration africaine ne se décrète pas à 54 pays simultanément. Il y a trop de verrous politiques, trop d’écarts de développement pour qu’une intégration continentale immédiate soit réaliste. La méthode juste, c’est celle des cercles concentriques : partir du petit pour aller vers le grand, partir du concret pour aller vers le structurel.

Premier cercle : les blocs sous-régionaux homogènes -l’Uemoa dont les pays partagent une même monnaie et des complémentarités économiques évidentes. Deuxième cercle : la Cedeao et la Ceeac. Troisième cercle : les cinq grandes zones économiques du continent. L’horizon continental de la Zlecaf ne disparaît pas -il devient une perspective de long terme, non un point de départ.

Cette méthode repose sur des actes simples et immédiats. La Côte d’Ivoire et le Sénégal qui renforcent leurs échanges sur la cola, l’hévéa ou le cacao. Une unité de transformation du chocolat en Côte d’Ivoire qui dessert toute la Cedeao. Une raffinerie commune au Sahel. Une usine de médicaments génériques pour l’Afrique centrale. Ce sont ces actes visibles et mesurables qui créeront la confiance -pas les sommets et les communiqués.

Et cette jeunesse africaine -dynamique, entreprenante, mais trop souvent bloquée faute de filières industrielles capables d’absorber son énergie et ses ambitions-, c’est précisément elle que ces cercles concentriques doivent servir en priorité.

V. L’instrument qui manque : une Omvs de l’industrie

L’Afrique n’a pas besoin d’une nouvelle bureaucratie. Mais elle ne peut pas avancer sans coordination. Ces deux réalités ne sont pas contradictoires -à condition de s’inspirer du bon modèle.

Ce modèle existe déjà. C’est l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, qui regroupe le Mali, le Sénégal, la Mauritanie et la Guinée autour d’une ressource partagée et d’un mandat opérationnel précis.

L’Omvs ne tient pas de sommets pour décider de commercer ensemble -elle construit des barrages, produit de l’électricité, irrigue des terres. Elle est jugée non sur ses rapports, mais sur ses résultats.

C’est ce type de structure légère, opérationnelle et orientée résultats qu’il faut reproduire pour l’industrie. Son principe fondateur serait simple : au moins une à deux filières industrielles stratégiques par pays membre, intégrées dans une chaîne de valeur régionale cohérente. La Guinée transforme sa bauxite en aluminium. Le Mali transforme son coton en textile. La Côte d’Ivoire produit du chocolat pour toute la sous-région. Le Sénégal raffine ses huiles et développe son potentiel énergétique au service de l’Uemoa. Chaque pays produit pour un marché régional qui lui assure des débouchés stables et une montée en gamme industrielle.

Ce sont les autoroutes de la cola -pas un slogan, un système.

VI. Une fenêtre historique que l’Afrique ne peut pas manquer

Le monde bascule. Les certitudes d’hier vacillent. L’Europe révèle ses fragilités militaires, politiques et financières. Les Etats-Unis voient leur suprématie remise en cause par des puissances plus agiles et plus déterminées. Ce réordonnancement du monde n’est pas une menace pour l’Afrique –c’est sa plus grande opportunité depuis les indépendances.

Pour en profiter, les élites africaines doivent couper le cordon ombilical qui les lie encore aux anciennes puissances coloniales -un cordon non seulement économique, mais aussi mental et institutionnel. Il se manifeste dans des accords commerciaux asymétriques qui favorisent les exportations brutes vers l’Europe. Il se manifeste dans des dirigeants formés à penser l’Afrique depuis Paris ou Washington. Il se manifeste dans une dépendance financière qui prive les Etats de leur souveraineté réelle.

Les peuples africains, eux, ont déjà compris. Ils attendent que leurs élites les rejoignent. Mais les fenêtres historiques se ferment. Celle-ci aussi se fermera.

Conclusion : l’heure est aux chantiers, pas aux sommets

L’Afrique n’est pas pauvre. Elle est mal organisée. Elle ne manque pas d’idées -elle manque de mécanismes pour les transformer en réalités productives.

Les autoroutes de la cola, c’est une vision : une Afrique qui se connecte à elle-même. C’est une méthode : les cercles concentriques, du sous-régional au continental. C’est un instrument : des structures légères, opérationnelles, ju­gées sur des usines et non sur des réunions. Et c’est un appel : que les élites africaines assument enfin leur responsabilité historique.

L’Afrique ne se développera pas par des accords. Elle se développera par des usines.

L’heure n’est plus aux sommets. L’heure est aux chantiers.

Magaye GAYE

Economiste international

Ancien cadre de banque de

développement