L’écrivain, haut fonctionnaire et ancien ministre Cheikh Hamidou Kane est décédé, ce samedi soir à Dakar, à l’âge de 98 ans. Auteur de l’immense classique L’Aventure ambiguë, ce serviteur de l’Etat laisse derrière lui un héritage intellectuel et politique impérissable, salué par la Nation entière et l’ensemble du continent.
Le Sénégal et le monde des lettres sont en deuil. C’est avec une profonde émotion que le pays a appris le rappel à Dieu de Cheikh Hamidou Kane, survenu ce samedi soir à Dakar. Figures politiques, universitaires et citoyens anonymes pleurent la disparition d’une icône quasi centenaire dont la pensée a façonné des générations d’Africains. Le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a immédiatement tenu à rendre un hommage appuyé à ce monument national sur sa page Facebook : «avec L’Aventure ambiguë, il a donné à des générations d’Africains les mots pour penser une question qui nous habite encore, celle de s’ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce que nous sommes. Ministre de la République, il a aussi servi le Sénégal avec dévouement», a déclaré le chef de l’Etat, précisant que son œuvre appartient désormais au patrimoine de la Nation et de toute l’Afrique.
L’ancien Président Macky Sall a lui aussi salué la mémoire d’un «écrivain de talent et grande figure intellectuelle» dont le parcours restera gravé dans la mémoire collective.
L’art de «lier le bois au bois»
Né le 2 avril 1928 à Matam, issu de la lignée de Alpha Ciré Kane, Cheikh Hamidou Kane suit un parcours brillant. Après des études au Lycée Van-Vollenhoven (actuel Lamine Guèye) de Dakar, il poursuit son cursus à la Sorbonne et à l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer à Paris, décrochant des diplômes en Droit et en philosophie.
De cet itinéraire au cœur du choc culturel naît, dès 1952, son chef-d’œuvre : L’Aventure ambiguë. Publié en 1961 aux Editions Julliard et couronné par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1962, ce roman d’inspiration autobiographique suit le destin tragique de Samba Diallo. A travers la question métaphysique d’apprendre à «lier le bois au bois», l’ouvrage interroge le tiraillement de l’homme africain entre foi traditionnelle, identité et modernité occidentale. Traduit dans plus de quarante langues, il demeure aujourd’hui un classique incontournable enseigné dans les écoles et universités du monde entier. Plus tard, en 1995, il prolongera cette réflexion avec Les Gardiens du temple (Editions Stock).
Un homme d’Etat intègre et de conviction
Mais Cheikh Hamidou Kane n’était pas seulement un homme de plume ; il fut aussi un homme d’action et un haut fonctionnaire d’exception. Administrateur civil, Gouverneur de la région de Thiès à l’aube de l’indépendance, il devient ministre du Plan en 1962 sous le règne de Léopold Sédar Senghor. Un mandat marqué par la crise politique de décembre 1962 : homme de principes et témoin privilégié de cet épisode historique, il démissionne par solidarité avec le président du Conseil, Mamadou Dia.
S’ouvre alors pour lui une brillante carrière internationale, notamment en tant que Directeur régional de l’Unicef pour l’Afrique occidentale et centrale à Abidjan, puis comme vice-président du Centre de recherches pour le développement international (Crdi) à Ottawa, avant d’être actif au sein de l’Ong Enda Tiers-monde. Rappelé au gouvernement par le Président Abdou Diouf, il occupe les portefeuilles du Développement industriel puis du Plan et de la coopération de 1978 à 1988, date à laquelle il choisit de quitter définitivement ses fonctions ministérielles. En hommage à sa contribution majeure à l’éducation et aux savoirs, l’Université numérique du Sénégal (Uns) avait été rebaptisée à son nom le 18 janvier 2023 par Macky Sall. Avec la disparition de Cheikh Hamidou Kane, l’Afrique perd l’une de ses consciences les plus lucides, mais son message d’enracinement et d’ouverture continuera d’éclairer les générations futures.
