Depuis quelque temps, une tendance préoccupante s’installe dans notre espace public. A travers des figures médiatiques comme Cheikh Bara Ndiaye, certains tentent d’imposer l’idée qu’un homme capable de parler au Peuple avec aisance, de manier les références culturelles locales comme coraniques et de captiver les foules, serait naturellement plus légitime qu’un cadre issu de l’école moderne. Cette fascination mérite pourtant d’être déconstruite avec rigueur, car elle traduit une confusion grave et dangereuse entre talent de communication et aptitude réelle à gouverner.

Comprendre les frustrations populaires n’est pas administrer un Etat. Savoir dénoncer les travers de la société avec éloquence en wolof ne signifie pas maîtriser les mécanismes complexes de l’économie, du Droit, des finances internationales, de l’éducation ou de la diplomatie. On peut être un tribun redoutable, faire rire, émouvoir et séduire les masses, tout en étant profondément démuni devant les exigences techniques de la gestion publique.

«Le verbe impressionne. La compétence transforme»

Le Sénégal de 2026 n’est plus un espace social gouvernable à l’intuition ou au prestige oral. C’est un Etat moderne inséré dans des réseaux économiques mondiaux, confronté à des contraintes budgétaires, énergétiques, technologiques, sécuritaires et géopolitiques extrêmement complexes. Gouverner aujourd’hui exige des connaissances solides, une discipline intellectuelle et une capacité d’analyse méthodique. Il faut comprendre les marchés financiers, la dette souveraine, les politiques monétaires, les systèmes fiscaux, les stratégies industrielles, les données statistiques, les mécanismes de santé publique et les enjeux liés aux ressources naturelles, entre autres.

Peut-on sérieusement imaginer Cheikh Bara Ndiaye ministre de l’Economie, directeur de Cabinet à la Présidence ou Secrétaire général d’un ministère stratégique ? Peut-on raisonnablement penser qu’un homme dont la notoriété repose essentiellement sur la charlatanerie, la polémique médiatique et la parole populaire, pourrait piloter des réformes structurelles complexes, négocier des accords internationaux ou superviser l’administration d’un grand département ministériel ? La question mérite d’être posée sans hypocrisie. Et, la réponse est négative parce qu’il n’a ni la culture ni les compétences.

L’Etat moderne ne fonctionne ni à l’improvisation ni à l’émotion. Il repose sur des compétences solides, des procédures, des arbitrages techniques et une vision stratégique. Construire un réseau énergétique fiable, encadrer l’exploitation minière, réformer l’école, moderniser l’agriculture ou stabiliser les finances publiques demande autre chose qu’une capacité à occuper l’espace médiatique.

Le populisme prospère précisément sur cette confusion. Il flatte l’idée selon laquelle le «bon sens populaire» serait supérieur au savoir structuré. Il nourrit la méfiance envers les intellectuels et transforme parfois l’ignorance en vertu supposée. En effet, l’une des caractéristiques les plus constantes de l’ignorance demeure souvent l’audace. Plus certains connaissent peu les limites du réel, plus ils affichent des certitudes absolues.

Cette dérive devient encore plus inquiétante lorsque la superstition remplace la rationalité. N’est-ce pas Cheikh Bara Ndiaye lui-même qui affirmait avoir confectionné un «ndombo» (un gris-gris porté à la ceinture) destiné à empêcher un emprisonnement ? Que nenni ! Il fut bel et bien emprisonné. Cette anecdote, loin d’être anodine, révèle le danger qu’il y a à substituer les croyances irrationnelles à la lucidité intellectuelle et institutionnelle. Un pays ne se dirige ni avec des talismans ni avec des slogans. Il se construit avec du savoir, du travail et des compétences éprouvées.

Partout dans le monde, le populisme a produit les mêmes illusions et souvent les mêmes dégâts. En Amérique latine, certains dirigeants ont préféré l’excitation des foules à la rigueur économique, laissant derrière eux inflation, endettement et instabilité. Dans plusieurs démocraties occidentales, des responsables politiques ont tourné le dos à l’expertise scientifique pour flatter les instincts collectifs les plus immédiats. En Afrique également, notamment au Sénégal depuis mars 2024, ce présent régime a entretenu la défiance envers les intellectuels et les technocrates afin de mieux imposer l’émotion au détriment de la compétence. Le résultat est connu car le Sénégal a gravement reculé.

Le plus préoccupant reste cependant la tentative de disqualification de l’école moderne elle-même. Sous prétexte que notre système éducatif n’accorde pas encore une place suffisante aux langues nationales, certains insinuent que les études, les diplômes et la formation académique seraient secondaires, voire inutiles. Cet argument est non seulement trompeur, mais profondément dangereux et grave. Les insuffisances de notre école doivent être corrigées, certes. Nos langues nationales doivent être davantage valorisées, évidemment. Mais cela ne signifie nullement que la recherche scientifique, la rigueur intellectuelle et l’enseignement supérieur seraient facultatifs.

Les grands intellectuels arabophones du monde musulman démontrent exactement le contraire. Les grands théologiens, philosophes, économistes, juristes et penseurs qui ont marqué le monde arabe ont presque tous fréquenté des écoles, des universités et des institutions de formation prestigieuses. Leur force ne réside pas dans le rejet du savoir académique, mais dans leur capacité à unir enracinement culturel et discipline intellectuelle. Leur dénominateur commun avec les autres grands intellectuels du monde demeure l’étude, la lecture, la recherche et la formation méthodique.

L’intelligence populaire est une richesse réelle. La maîtrise du wolof, du pulaar, du sérère ou de l’arabe peut renforcer le lien social et faciliter la communication politique. Mais aucune langue, aussi belle soit-elle, ne produit automatiquement la compétence administrative, technique ou stratégique. Parler parfaitement au Peuple ne signifie pas savoir élaborer une politique industrielle, conduire une réforme monétaire ou anticiper les mutations géopolitiques du XXIe siècle.

Les nations qui réussissent sont précisément celles qui réconcilient identité culturelle et excellence technique. Les grandes puissances asiatiques n’ont jamais abandonné leurs langues ni leurs traditions. Mais elles ont investi massivement dans l’éducation, la recherche scientifique, les universités et la formation de haut niveau. Elles ont compris qu’aucune Nation ne se développe durablement dans la glorification de l’amateurisme.

Le Sénégal ne progressera ni dans le mépris de sa culture ni dans l’exaltation de l’ignorance spectaculaire. Il lui faudra des dirigeants capables d’écouter le Peuple, de comprendre les réalités sociales et de parler les langues nationales, mais également de lire un rapport économique complexe, de négocier des contrats internationaux, d’évaluer des données techniques et de bâtir des institutions solides.

«Le populisme flatte les émotions. La compétence construit les nations.» Voilà pourquoi la véritable responsabilité historique consiste aujourd’hui à réconcilier l’intelligence culturelle avec l’exigence du savoir, et non à opposer le Peuple à l’expertise dans une logique de facilité émotionnelle.

Amadou MBENGUE dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal