Le gouvernement sénégalais a fait de la création de «champions nationaux» l’un des marqueurs de sa doctrine de souveraineté économique. L’intention est juste. Sa réalisation peut produire l’inverse de ce qu’elle annonce. Entre bourgeoisie productive et oligarchie rentière, la frontière passe par la discipline que l’Etat accepte de s’imposer à lui-même. Retour sur une équation qui a déjà piégé plusieurs économies africaines.
La création de «champions nationaux» n’a de sens qu’à condition de cesser de confondre bourgeoisie et oligarchie. Un pays qui refuse de fabriquer ses propres groupes industriels, qui n’a pas de banques de financement à sa main, qui ne maîtrise pas ses chaînes logistiques, finit par sous-traiter sa souveraineté économique à des intérêts extérieurs. Le Sénégal en fait déjà l’expérience : en 2024, plus de 60% des segments stratégiques de son économie moderne restent sous capitaux étrangers. Télécommunications, grande distribution, assurance, une partie de l’agroalimentaire. Cette emprise produit des effets politiques structurants, bien au-delà des bilans comptables.
Une emprise étrangère qui pèse politiquement
Faut-il pour autant rejeter l’idée d’une bourgeoisie économique ? Toute société qui cherche à industrialiser produit nécessairement des acteurs capables de prendre le risque du capital et d’organiser des filières productives. Reste à savoir qui contrôle cette puissance, et à quelle discipline collective elle obéit.
L’erreur historique de plusieurs Etats africains a consisté à laisser la bourgeoisie devenir une rente avant de devenir une fonction productive. On a fabriqué des importateurs avant de former des industriels. Des intermédiaires avant de bâtir des producteurs. Au Sénégal, l’industrie manufacturière pèse à peine 13% du Pib, tandis que les importations alimentaires dépassent chaque année plusieurs centaines de milliards de francs Cfa. Une économie qui consomme plus qu’elle ne transforme enrichit rarement les travailleurs. Elle enrichit ceux qui contrôlent les circuits d’importation.
La bourgeoisie comme fonction, non comme caste
Il faut alors déplacer le regard. La bourgeoisie est d’abord une fonction économique, pas une classe sociale. Cette fonction transforme l’épargne en investissement productif. Elle organise la production et finance l’innovation industrielle. Rien ne l’oblige à prendre la forme d’une caste fermée vivant de privilèges fiscaux et de marchés captifs.
L’Etat peut lui-même exercer cette fonction. Il l’exerce en investissant dans les infrastructures énergétiques, la recherche scientifique, les chaînes de valeur agricoles. La Corée du Sud l’a fait dans les années 1960 en orientant massivement le crédit vers l’industrie lourde. La Chine continue de le faire à travers ses entreprises publiques stratégiques. Dans les deux cas, la logique consiste à fabriquer une puissance productive nationale plutôt qu’une rente protégée.
Trois opérateurs possibles : Etat, coopératives, entrepreneurs
Les coopératives ouvrent une autre voie. En Europe, le secteur coopératif représente plus de 10% du Pib agricole dans plusieurs pays. Au Kenya, certaines coopératives laitières structurent des dizaines de milliers de producteurs. Une communauté qui mutualise son épargne acquiert la capacité d’investir et de négocier collectivement. La solidarité prend alors la forme d’une force économique organisée.
Les entrepreneurs privés ont évidemment leur place dans cette dynamique. Aucun pays ne s’est industrialisé sans une génération d’entrepreneurs capables de conquérir des marchés. Le problème surgit quand la richesse se déconnecte de la production réelle. Une économie devient dangereusement inégalitaire quand les licences, les monopoles d’importation, les positions administratives engendrent plus de fortunes que l’innovation industrielle ou le travail productif.
Créer des «champions nationaux» n’aura aucun effet productif si ces groupes se réduisent à des concessionnaires locaux de multinationales étrangères ou à des distributeurs protégés par l’Etat. Le champion économique se définit comme une organisation capable de produire localement et d’exporter, qui forme des compétences et entraîne un tissu de sous-traitance nationale. La fortune individuelle, à elle seule, ne le constitue pas. Le Maroc a construit une partie de sa montée industrielle autour de l’automobile et de l’aéronautique. L’Ethiopie a tenté de structurer une industrie textile tournée vers l’exportation. Le Sénégal devra trouver son propre chemin, sans doute autour de l’agro-industrie, de la transformation minière, des services numériques, de l’économie énergétique.
La discipline ou la féodalité
Cette stratégie ne tiendra qu’à condition que l’Etat conserve sa capacité de discipline. L’expérience historique le confirme : partout où la bourgeoisie nationale a échappé à toute régulation, elle s’est rapidement transformée en oligarchie prédatrice. En Amérique latine, plusieurs économies ont vu leurs élites capter les marchés publics sans bâtir de base industrielle solide. Dans certains pays africains, la proximité avec le pouvoir a remplacé la compétence productive. On ne développe pas une Nation avec des rentiers protégés. On la développe avec des producteurs exposés à l’exigence du résultat mesuré.
La souveraineté économique exige une bourgeoisie sous contrat national. Accès au crédit public, protection stratégique temporaire, commande publique préférentielle : oui. Mais, avec des contreparties mesurables. Production locale. Exportations effectives. Emplois qualifiés. Transfert technologique. Fiscalité assumée. Sans cette discipline, les «champions nationaux» se transforment en féodalités modernes financées par l’argent public.
L’enjeu décisif consiste à empêcher la fonction bourgeoise de se fossiliser en privilège héréditaire. Une société saine oriente l’accumulation vers l’utilité collective sans la supprimer. La Nation qui ne produit pas ses propres forces économiques finit toujours par financer la prospérité des autres. Une bourgeoisie qui cesse de produire organise son propre déclin national.
Chérif Salif SY
Economiste-politiste

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