Ancien directeur de la Haute compétition, Souleymane Boun Daouda Diop apporte quelques éclairages sur le communiqué du ministère des Sports, après les nombreuses sorties des responsables de la Fédération sénégalaise de football. Et cela, après l’échec des Lions au Mondial 2026. Une analyse qui porte exclusivement sur le contenu du document tel qu’il est rédigé et diffusé par l’expert en gouvernance sportive, jeunesse et développement territorial.

L’ancien directeur de la Haute compétition du ministère des Sports, Souleymane Boun Daouda Diop, apporte quelques éclairages sur le communiqué de la tutelle, après les nombreuses sorties des membres de la Fédération sénégalaise de football, suite à l’élimination de l’Equipe nationale en 16es de finale du Mondial 2026.

«La présente analyse porte exclusivement sur le contenu du document tel qu’il est rédigé et diffusé. Elle ne préjuge ni de son authenticité, ni de sa valeur officielle, ni de son origine. Elle se limite à une lecture juridique et institutionnelle à la lumière du Droit administratif sénégalais, du Droit du sport et des principes de gouvernance reconnus par les statuts de la Fifa», a écrit M. Diop. Avant de poursuivre : «Le communiqué appelle plusieurs observations au regard des principes qui régissent les relations entre l’Etat et les fédérations sportives au Sénégal.»

«Ordonne à la Fédération…»

D’abord, souligne-t-il, sur la formule : «Le communiqué indique que le ministère «ordonne à la Fédération Sénégalaise de Football de cesser immédiatement toutes les interventions, déclarations et sorties médiatiques». Cette formulation mérite une attention particulière. En Droit sénégalais, une fédération sportive est une association de droit privé investie d’une mission de service public. A ce titre, elle bénéficie d’une autonomie de gestion reconnue par les textes nationaux et confortée par les statuts de la Fifa, qui protègent les fédérations contre les ingérences extérieures dans leur fonctionnement institutionnel.»

A l’en croire, «le ministère exerce, pour sa part, une mission de tutelle administrative. Cette tutelle lui permet notamment de veiller au respect de la légalité, au bon emploi des ressources publiques et à la mise en œuvre de la politique sportive nationale. Elle ne lui autorise cependant pas, en principe, à se substituer aux organes dirigeants de la Fédération dans la gestion de leurs compétences propres».

Dans cette perspective, selon l’ancien Dhc, «une formule impérative telle que ordonne apparaît juridiquement discutable si elle n’est pas expressément fondée sur un texte légal ou réglementaire conférant un tel pouvoir dans les circonstances considérées». «Une rédaction privilégiant des expressions telles que «demande», «invite», «recommande» ou «appelle à la retenue» aurait été davantage conforme à l’équilibre entre la mission de tutelle de l’Etat et l’autonomie reconnue aux fédérations sportives.»

Quant à l’injonction de cesser toute communication publique, cela «soulève également une interrogation au regard de la liberté d’expression. En Droit, toute restriction à une liberté fondamentale doit satisfaire à trois exigences : être prévue par un texte, poursuivre un objectif d’intérêt général et demeurer nécessaire et proportionnée». En l’espèce, ajoute-t-il, «le communiqué ne mentionne aucun fondement juridique précis justifiant une interdiction générale des prises de parole publiques».

Pour lui, «l’objectif recherché relatif à l’apaisement du débat peut être légitime. Encore faut-il que les moyens employés respectent le principe de proportionnalité».

La liberté d’expression des responsables fédéraux

Evoquant le respect du principe d’autonomie des fédérations sportives, il souligne que «les statuts de la Fifa consacrent l’autonomie institutionnelle des fédérations membres. Ce principe vise à préserver leur indépendance dans leurs affaires internes, tout en les soumettant à des obligations de transparence, de responsabilité et de bonne gouvernance. Si une instruction émanant de l’autorité publique était interprétée comme une intervention dans la gestion interne de la Fédération, elle pourrait soulever des interrogations au regard de ces principes».

A l’inverse, ajoute-t-il, «un appel au calme, à la responsabilité ou à la retenue dans la communication publique ne constitue pas, en lui-même, une ingérence prohibée. Tout dépend de la portée juridique des termes employés et de leurs effets concrets».

La formule : «L’Etat prendra ses responsabilités»

Quant à la décision de prendre ses responsabilités, l’ancien Dhc précise que «cette affirmation apparaît, en revanche, pleinement compatible avec les missions de l’Etat. Celui-ci contribue au financement du sport de haut niveau, met des infrastructures et parfois des agents publics à la disposition des fédérations, accompagne la préparation des équipes nationales et veille à la bonne utilisation des ressources publiques».

A ce titre, l’expert en gouvernance sportive, jeunesse et développement territorial estime qu’«il est légitime qu’il annonce une évaluation institutionnelle ou administrative lorsqu’un événement majeur engage des moyens publics et l’image du Sénégal. Cette démarche relève de la responsabilité de l’Etat en matière de pilotage des politiques publiques et ne remet pas en cause, par elle-même, l’autonomie de la Fédération».

Concernant l’évaluation approfondie, elle «s’inscrit dans les principes contemporains de bonne gouvernance. Une telle évaluation peut utilement porter sur la préparation sportive, l’organisation administrative, la logistique, l’utilisation des financements publics, la communication institutionnelle, les mécanismes de coordination, ainsi que les enseignements à tirer pour l’avenir».

Une évaluation qui devra se faire «dans le respect des compétences de chacun. Cette démarche constitue un outil d’amélioration continue plutôt qu’une mesure de sanction».

En appelant au calme et à la responsabilité, l’expert en gouvernance sportive, jeunesse et développement territorial souligne qu’«il appartient pleinement au ministère de promouvoir un climat de sérénité, de préserver l’ordre public sportif et d’encourager un débat respectueux des institutions et des personnes».

Dans son ensemble, «le communiqué poursuit un objectif légitime : contribuer à l’apaisement des tensions, préserver l’image du Sénégal et annoncer une démarche d’évaluation. Sur le plan juridique, il apparaît toutefois perfectible. La principale réserve concerne l’emploi du verbe «ordonner» à l’égard d’une Fédération sportive autonome, sans référence explicite au fondement juridique autorisant une telle injonction». Pour finir, l’ancien Dhc de suggérer : «Nous avons connu une débâcle sportive à la Coupe du monde. Faisons preuve de dignité dans la défaite pour éviter une débâcle administrative.»