La réflexion proposée par Ndiaye Aliou Badara dans Le Quotidien du vendredi 08 mai 2026 sous le numéro 6950 mérite incontestablement considération. Dans un paysage intellectuel où les débats éducatifs sont souvent prisonniers des slogans politiques ou des oppositions partisanes, son texte se distingue par une réelle densité théorique, une structuration méthodique et une volonté sincère de replacer les sciences de l’éducation au cœur de la réflexion sur l’école sénégalaise. Il faut reconnaître à cette contribution le mérite d’introduire dans le débat public des notions essentielles comme la métacognition, la différenciation pédagogique ou encore l’importance des facteurs environnementaux dans la réussite scolaire.

Toutefois, si cette réflexion est intellectuellement solide, elle soulève également plusieurs interrogations majeures lorsqu’elle est confrontée aux réalités sociales, budgétaires et structurelles du Sénégal. Car une politique éducative ne peut être évaluée uniquement à l’aune de sa cohérence théorique. Elle doit aussi être confrontée aux urgences nationales, aux ca­pacités réelles de l’Etat et aux priorités historiques du pays.

L’une des grandes forces du texte réside dans son plaidoyer en faveur des langues nationales. Sur ce point, l’auteur touche une question fondamentale longtemps négligée par les politiques éducatives africaines. Enseigner un enfant dans une langue qu’il comprend facilite naturellement l’apprentissage, réduit les blocages psychologiques et améliore l’appropriation des savoirs. Les recherches internationales sur l’éducation multilingue ont largement démontré cette réalité. En rappelant cette évidence, la tribune contribue utilement au débat.

Cependant, une question essentielle demeure largement éludée. Comment expliquer que l’Etat introduise l’anglais dans le système éducatif sans qu’aucune étude sérieuse et publique ne soit présentée aux citoyens sur les impacts pédagogiques, financiers et organisationnels de ces réformes ? Depuis l’année dernière, l’introduction précipitée de l’anglais donne le sentiment d’une navigation éducative sans boussole claire. Quels enseignants former ? Avec quels contenus ? Quels objectifs précis ? Pour quels résultats attendus ? Dans un système éducatif déjà confronté à d’immenses fragilités, cette accumulation de réformes non hiérarchisées peut finir par produire davantage de confusion que d’efficacité.

Le problème fondamental du système éducatif sénégalais n’est peut-être même plus d’abord celui de l’excellence. Il est celui de l’accès même à l’école. Dans un pays où plus de deux millions d’enfants scolarisables seraient encore hors du système éducatif, le débat sur les priorités devient incontournable. La Nation doit-elle concentrer ses ressources limitées sur la réduction idéale des effectifs et les raffinements pédagogiques ou d’abord sur l’intégration massive des enfants exclus de l’école ?

Cette question mérite d’être posée avec honnêteté intellectuelle et sans posture idéologique. Car avant de parler d’excellence, encore faut-il garantir le droit minimal à l’instruction. Une école imparfaite reste toujours préférable à l’absence totale d’école. Comme le disait Victor Hugo, «ouvrir une école, c’est fermer une prison». Encore faut-il que cette école existe réellement pour les millions d’enfants qui attendent encore une place.

Le débat sur les abris provisoires illustre parfaitement cette contradiction nationale. Depuis plusieurs années, leur résorption est présentée comme une priorité absolue. Evidemment, personne ne peut sérieusement défendre la précarité des infrastructures scolaires. Chaque enfant mérite des conditions dignes d’apprentissage. Mais une interrogation légitime s’impose aujourd’hui. Entre la résorption totale des abris provisoires et l’accès massif des enfants hors école, quelle doit être la priorité immédiate d’un pays aux ressources contraintes ?

Les chiffres disponibles pour 2025 montrent l’ampleur du défi. Selon des données relayées lors des concertations sur la rentrée scolaire, le Sénégal accuse un déficit de près de 46 600 salles de classe et de plus de 320 000 tables-bancs. Plus de 7000 écoles sont encore sans électricité, plus de 2200 sans point d’eau et près de 5900 sans clôture de sécurité. Le pays compterait également entre 7100 et 7700 abris provisoires selon les recensements officiels récents.

A cela s’ajoute un besoin important en enseignants. Pour la seule année scolaire 2024-2025, les autorités évoquaient déjà un déficit de plus de 4500 enseignants au niveau national. Ces données montrent clairement que la crise éducative sénégalaise dépasse largement la seule question des méthodes pédagogiques. Elle est aussi matérielle, territoriale et démographique.

En attendant d’avoir partout des salles de classe modernes et entièrement construites en dur, faut-il laisser des milliers d’enfants sans aucune instruction ? La réponse semble évidente. L’histoire même du Sénégal apporte un démenti à toute vision excessivement idéaliste des infrastructures scolaires. Combien d’autorités actuelles de ce pays, de hauts fonctionnaires, de ministres, d’universitaires ou de cadres ont commencé leur parcours dans des classes de fortune, sous des abris précaires ou dans des conditions extrêmement modestes ? Beaucoup de générations sénégalaises ont été formées dans des écoles matériellement pauvres mais intellectuellement exigeantes.

Cela ne signifie nullement qu’il faille banaliser les abris provisoires ou renoncer aux infrastructures modernes. Ce serait une grave erreur. Mais cela rappelle une vérité essentielle. L’absence de bâtiment parfait ne doit jamais devenir un prétexte à l’absence d’éducation. Entre une classe de fortune et aucun apprentissage, le choix d’une Nation responsable devrait toujours pencher vers la transmission du savoir.

Par ailleurs, certaines propositions du texte apparaissent difficilement applicables à court terme dans le contexte sénégalais. Réduire les classes à 25 ou 30 élèves constitue évidemment un idéal pédagogique pertinent. Mais cette ambition supposerait des investissements gigantesques en infrastructures, en recrutement et en équipements. Or, les contraintes budgétaires demeurent importantes. Dans plusieurs localités, le défi immédiat reste encore la simple disponibilité d’une salle de classe fonctionnelle.

De même, la pédagogie différenciée, aussi séduisante soit-elle théoriquement, exige un niveau élevé de formation continue, de stabilité pédagogique et de disponibilité des enseignants. Beaucoup d’établissements sénégalais manquent encore de ressources élémentaires, de matériels didactiques et parfois même d’encadrement pédagogique régulier. Vouloir appliquer mécaniquement certains modèles pédagogiques occidentaux sans adaptation profonde aux réalités locales risque de créer un décalage entre les discours institutionnels et la réalité du terrain.

La réflexion de Ndiaye Aliou Badara conserve néanmoins une grande utilité intellectuelle. Elle rappelle avec force que l’éducation ne peut être pensée uniquement sous l’angle des statistiques administratives ou des performances aux examens. Elle invite à repenser l’école sénégalaise dans sa globalité, en tenant compte à la fois des réalités cognitives, sociales, linguistiques et territoriales.

Mais le véritable défi du Sénégal reste peut-être ailleurs. Il consiste à construire une école capable d’articuler simultanément trois urgences historiques. Assurer l’accès universel à l’éducation. Garantir des conditions minimales de dignité pédagogique. Et progressivement, améliorer la qualité des apprentissages. Toute politique éducative qui perd l’un de ces trois piliers risque de produire soit une école inaccessible, soit une école inégalitaire, soit une école incapable de préparer l’avenir.

Comme le rappelait Nelson Mandela, «l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde». Mais encore faut-il que cette arme soit accessible à tous les enfants, y compris ceux qui aujourd’hui attendent encore, loin des grandes réformes théoriques, simplement le droit d’entrer dans une classe.

Amadou MBENGUE

dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal