La publication de ce texte en ce jour, qui n’est pas celui officiellement dédié à la Journée mondiale du livre, obéit à une logique simple. L’actualité nationale était dominée par l’audition du Président Macky Sall pour sa candidature au poste de Secrétaire général de l’Onu. Dans un tel contexte, toute autre information passe presque inaperçue. Et pourtant, une question mérite d’être posée avec honnêteté. Combien de Sénégalais savent réellement que le 23 avril est consacré au livre ?
Le 23 avril ne doit plus être un moment de célébration formelle au Sénégal. Il impose une introspection sérieuse sur notre rapport réel à la lecture. Car derrière les discours officiels et les événements ponctuels, une réalité persiste avec force : le livre reste encore en périphérie des pratiques quotidiennes d’une large partie de la population.
Les données issues des évaluations éducatives récentes sont sans appel. Moins d’un tiers des élèves sénégalais atteignent un niveau de lecture satisfaisant à la fin du cycle primaire. Dans certaines zones rurales, ce taux chute en dessous de 20%. A cela s’ajoute un autre indicateur préoccupant : plus de 60% des jeunes déclarent ne pas lire en dehors des exigences scolaires. La lecture n’est donc ni une habitude ni un plaisir ancré. Elle reste une contrainte.
Lire, au Sénégal, demeure un privilège.
Le coût du livre constitue un obstacle majeur. Pour de nombreuses familles, acheter un livre revient à faire un sacrifice. Mais au-delà de l’économie, il y a un déficit culturel et social. Beaucoup d’enfants grandissent dans des foyers sans livres. Ils ne voient pas lire. Ils n’imitent pas. Ils ne développent pas ce réflexe fondamental.
Dans ce contexte, les bibliothèques devraient être des sanctuaires du savoir accessibles à tous. Pourtant, leur fréquentation reste faible. A Dakar, les grandes structures de lecture, y compris celles du Centre culturel français, accueillent chaque année quelques dizaines de milliers d’usagers, majoritairement des étudiants. Ce chiffre, rapporté à la population de la capitale, reste marginal. La bibliothèque n’est pas encore un lieu de vie populaire.
«Une Nation qui ne lit pas s’expose à penser avec les idées des autres.»
Le problème est également pédagogique. L’école sénégalaise forme des élèves qui savent lire, mais pas nécessairement des lecteurs. Lire est souvent réduit à un acte technique. On déchiffre, on récite, on répond. Mais on n’explore pas, on ne questionne pas, on ne s’approprie pas. Le plaisir est absent. Et sans plaisir, il n’y a pas de fidélité à la lecture.
Les conséquences sont profondes : difficulté à structurer la pensée, fragilité face à la désinformation, appauvrissement du débat public. Dans un contexte où les enjeux politiques et sociaux exigent lucidité et esprit critique, cette faiblesse devient un véritable problème démocratique.
«Lire, c’est apprendre à penser contre soi-même.»
A ces défis, s’ajoute une crise silencieuse mais réelle : celle des auteurs. De plus en plus d’écrivains sénégalais peinent à vivre de leur plume. Les droits d’auteur et les droits voisins sont faibles, mal appliqués ou insuffisants. Le marché du livre est étroit. Les tirages sont limités. Les ventes sont faibles. Résultat, produire un livre devient un acte de passion, parfois de sacrifice, rarement un moyen de subsistance.
A cela, s’ajoute un autre fléau largement banalisé : la photocopie massive des ouvrages. Dans les écoles, les universités, les centres de formation, des livres entiers sont reproduits sans autorisation. Ce geste, souvent perçu comme une solution économique, fragilise davantage les auteurs et les éditeurs. Il tue progressivement les droits d’auteur et les droits voisins, et décourage la création intellectuelle.
Beaucoup d’auteurs ne se reconnaissent plus dans cet exercice. Ils écrivent, mais ne vivent pas de leur écriture. Cela pose une question fondamentale : comment construire une culture du livre sans garantir des conditions dignes de ceux qui le produisent ?
Une autre question mérite d’être posée avec courage : et si le problème de la lecture était aussi une question de langue ?
Lire, c’est aller du signe au sens. Mais comment accéder pleinement au sens lorsque la langue de lecture n’est pas celle dans laquelle on pense, rêve et vit au quotidien. Une grande partie de l’enseignement et de la production écrite se fait en français, alors que les langues nationales dominent dans les interactions sociales.
Promouvoir la lecture en wolof, en pulaar, en sérère, en diola et dans d’autres langues nationales pourrait constituer un levier puissant. Cela permettrait une meilleure appropriation, une compréhension plus profonde et, surtout, une réconciliation entre culture écrite et culture orale. «Lire dans sa langue, c’est se comprendre soi-même avant de comprendre le monde.»
Face aux limites du système classique, le numérique apparaît comme une alternative. Les bibliothèques digitales, les livres accessibles sur téléphone, les plateformes éducatives se développent. Au Sénégal, l’usage du smartphone est massif chez les jeunes. Une nouvelle forme de lecture émerge.
Mais cette évolution n’est pas sans danger.
La lecture numérique est souvent isolée. Elle affaiblit les espaces de socialisation que sont les bibliothèques physiques, les clubs de lecture, les échanges autour du livre. Or, lire est aussi un acte collectif.
Les écrans fragmentent la lecture. Ils encouragent la rapidité, la distraction, l’interruption. La profondeur cède la place à la superficialité. La concentration diminue.
Enfin, les impacts sur la santé sont réels. Fatigue visuelle, troubles du sommeil, baisse de l’attention. Une exposition prolongée aux écrans, notamment chez les plus jeunes, n’est pas sans conséquence.
Le numérique doit accompagner le livre, pas le remplacer.
«Un écran informe. Un livre transforme.»
Malgré tout, des dynamiques positives existent. Des bibliothèques communautaires émergent. Des associations militent pour la lecture. Des enseignants innovent. Une jeunesse curieuse est présente. Elle cherche, elle explore, elle demande.
Mais ces efforts restent insuffisants face à l’ampleur du défi.
Démocratiser la lecture exige une politique ambitieuse et cohérente. Il faut agir sur tous les fronts. Rendre le livre accessible économiquement. Soutenir les auteurs et garantir leurs droits. Lutter contre la photocopie abusive des ouvrages. Développer des bibliothèques modernes dans toutes les régions. Réformer les méthodes d’enseignement de la lecture. Valoriser les langues nationales dans la production écrite. Encourager la lecture dès le plus jeune âge dans les familles.
Lire doit devenir une culture.
Ce 23 avril nous interpelle. Quel citoyen voulons-nous former ? Un individu passif, submergé par l’information, ou un esprit libre, capable d’analyser, de comprendre et de décider ?
Le livre n’est pas un vestige du passé. Il est une force d’émancipation. Une école de liberté.
Lire, au Sénégal, ne doit plus être une exception. Cela doit devenir une exigence nationale. Une urgence éducative. Une priorité politique. Une responsabilité collective.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du PIT/Sénégal
