L’ambition de notre système éducatif est de former un citoyen bien adossé à son socle endogène de valeurs africaines et spirituelles tout en étant préparé aux défis du développement durable, des sciences et technologie, du numérique et de l’Intelligence artificielle.

Cette finalité fait apparaître deux préoccupations majeures :

Un citoyen pétri de valeurs : respect, honnêteté, dévouement au travail, solidarité, amour de la Patrie…

Un citoyen armé de sciences : capable de réfléchir, de vérifier ses réponses, d’utiliser l’Ia pour apprendre et non pour éviter d’apprendre (lire «L’Ia bouleverse-t-elle l’éducation dans nos écoles, collèges et lycées» de Samba Guissé, le tisserand du savoir»)

Ces deux préoccupations sont confrontées à un immense obstacle, aujourd’hui incontournable.

I.

En ce qui concerne la première préoccupation, ce qui tourmente aujourd’hui les populations sénégalaises, c’est qu’on a l’impression qu’il n’y a plus de repères, encore moins de modèles à suivre. Ce qui se donne à lire, c’est la quasi-absence d’une acceptation de valeurs susceptibles d’être des garde-fous dans nos conduites quotidiennes. Nos biens communs sont saccagés sans gêne, les tares d’antan sont devenues banales, la roublardise au travail comme dans les relations sociales est devenue un art, les ressorts sociaux basés sur la dignité, la solidarité, la discrétion, l’honnêteté, l’intégrité, jadis acquis et surveillés dans la famille, sont aujourd’hui méconnus. Les institutions de la République ne bénéficient plus du respect qu’on leur doit, elles sont même quelquefois vandalisées. Des lieux symboliques tels que l’université sont devenus des espaces de confrontation physique et de batailles rangées.

Récemment, un phénomène inédit et très inquiétant a fait jour dans nos établissements : une recrudescence de l’indiscipline des élèves. Dans deux lycées du pays, les élèves ont séquestré les professeurs et les membres de l’administration ; saccagé la salle des professeurs. Dans l’un des cas, ils se sont rebellés contre…l’organisation d’un examen blanc ! Dans un autre établissement, des élèves ont volé des bulletins de notes.

Plus récemment, des activités ahurissantes dans les activités des gouvernements scolaires :

En Juin 2024, dans une note de service adressée aux chefs d’établissement des collèges d’enseignement moyen de sa circonscription, un Inspecteur de l’éducation et de la formation (Ief) déclare avoir visionné des vidéos, dans les réseaux sociaux, montrant «des élèves s’adonner, lors des activités du gouvernement scolaire, à des pratiques obscènes».

En 2026, on a lu dans une note d’un inspecteur d’Académie : «Il m’est revenu, lors de certaines manifestations organisées par les gouvernements scolaires des écoles publiques comme privées, des scènes obscènes et des comportements contraires à nos valeurs. Ces dérives portent atteinte à l’image de nos établissements et compromettent la mission éducative qui nous incombe.»

En somme, la crise des valeurs au Sénégal se traduit principalement par le recul du respect, la montée des violences, les incivilités, la corruption, l’individualisme et la perte de repères moraux. Pour y remédier, de nombreux observateurs mettent l’accent sur le renforcement de l’éducation familiale, de l’éducation civique et de la transmission des valeurs culturelles et religieuses. Les réseaux sociaux y ont une part non négligeable, car ils propagent la diffusion de fausses informations, permettent un accès facile à des contre-valeurs, banalisent des attitudes abominables, permettent à des individus sans culture de se présenter comme des experts, facilitent le mensonge, les calomnies, constituent un moyen efficace de manipulation de l’opinion publique, sans compter les dangers que constitue l’usage excessif des écrans sur la santé des jeunes.

Que devons-nous faire ? Nous devons éduquer aux valeurs.

Est-il possible de protéger ses enfants contre les mauvaises influences ?

Fermer sa maison à 20 H, brancher des caméras de surveillance, payer des vigiles…tout cela ne peut pas empêcher votre fils ou votre fille d’être en contact avec le mal sous toutes ses formes, avec une facilité déconcertante. Les réseaux sociaux constituent un boulevard inarrêtable, terriblement accessible.

Alors, qu’est-ce qui peut empêcher un individu, quel que soit son âge, de fréquenter de mauvais sites ?

Le seul rempart qui existe, c’est une intériorisation des valeurs fortes qui peut guider les choix individuels. Emmanuel Kant distingue :

L’impératif hypothétique : agir par crainte ou intérêt. L’impératif hypothétique correspond à ce qu’on fait en vue d’une fin particulière. Je ne fais pas telle ou telle chose par peur d’être vu par… .C’est ce que les wolofs appellent «rouss».

L’impératif catégorique : agir par devoir moral, indépendamment des circonstances. L’impératif catégorique correspond à ce qui doit être fait inconditionnellement. Ce sont les actions dont la maxime est conforme à la morale. Il n’y a pas ici de fin instrumentale, l’impératif catégorique s’impose de lui-même sans autre justification. (ce que les Wolofs appellent joomb).

II.

Sur la deuxième préoccupation, un phénomène est en train de se propager. C’est ce qui se lit dans la complainte d’un professeur d’université qui se plaignait d’avoir reçu une production unique «réalisée» par la quasi-totalité de ses étudiants ; tous avaient recopié le travail de chatGPT !

«L’intelligence artificielle n’est plus une réalité lointaine réservée aux laboratoires de recherche, aux grandes entreprises ou aux spécialistes de l’informatique. Elle est désormais dans nos téléphones, nos ordinateurs, nos maisons et, de plus en plus, dans nos salles de classe…» (Samba Guissé)

L’on risque d’ankyloser le cerveau de nos enfants en acceptant qu’ils proposent des réponses toutes faites, en contournant les apprentissages, sans aucun esprit critique. Il faut savoir que tout problème mathématique peut trouver une réponse dans chatGPT, et un élève peut rencontrer les mêmes difficultés, aussi bien devant le problème que devant la solution de chatGPT.

Il faut réagir ! Et, c’est urgent !

Les réseaux sociaux et l’Intelligence artificielle, malgré leur importance indiscutable, constituent des dangers sur nos valeurs et sur la formation scientifique de nos enfants. De plus l’usage excessif des écrans, ainsi que l’addiction qui en découle, est nocif pour la santé des jeunes. C’est la raison pour laquelle beaucoup de pays prennent des initiatives et des mesures énergiques pour les encadrer. Voici quelques exemples.

Après UChicago et Mit, la ville de New York interdit l’utilisation de l’Ia de la maternelle au collège. Les enfants doivent apprendre à réfléchir et à résoudre des problèmes. La créativité doit être encouragée.

La France a adopté en août 2026 une nouvelle loi visant à protéger les mineurs contre les risques des réseaux sociaux. Une interdiction générale des réseaux sociaux aux moins de 15 ans avait été prévue, mais cette disposition a été censurée par le Conseil constitutionnel. Une loi votée en 2023 prévoyait une majorité numérique à 15 ans, permettant l’inscription avec l’accord parental, mais elle n’est pas encore en vigueur en raison d’attentes réglementaires.

Australie : a annoncé en novembre 2024 une interdiction pour les moins de 16 ans d’accéder aux réseaux sociaux. Les plateformes devront vérifier l’âge des utilisateurs, sous peine d’amendes, dans le but de protéger les enfants des effets néfastes des réseaux sociaux.

Etats-Unis : la Floride a adopté en mars 2024 une loi interdisant aux moins de 14 ans d’ouvrir un compte, avec une amende de 50 000 dollars pour les entreprises qui enfreignent cette règle. D’autres Etats, comme l’Utah, l’Arkansas et l’Ohio, ont aussi tenté de restreindre l’accès, mais avec des résultats variables.

Espagne : a approuvé en juin 2024 une loi fixant l’âge minimal pour accéder aux réseaux sociaux à 16 ans, avec des dispositifs de vérification d’âge et de contrôle parental.

Chine : limite depuis 2023 le temps de connexion des jeunes de moins de 18 ans à 2 heures par jour, interdit l’accès entre 22h et 6h, et impose des restrictions strictes sur l’utilisation des applications comme TikTok, avec un accès limité à 40 minutes pour les moins de 14 ans.

Taïwan : a adopté en 2015 une loi symbolique imposant une amende aux parents laissant leurs enfants dépasser une durée raisonnable d’utilisation des écrans, mais son application reste limitée.

Nouvelle-Zélande : propose d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans, avec des amendes pouvant atteindre un million d’euros pour les plateformes ne respectant pas cette obligation, s’inspirant de la législation australienne.

Récemment, la publication des résultats de l’étude Pisa 2025 (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), mettant en évidence une régression du niveau des élèves, le Luxembourg envisage d’interdire les smartphones à l’école.

Etc.

Pour l’heure, le Sénégal fait de gros efforts pour construire et moderniser le socle juridique numérique. Toutefois, il me semble urgent de mettre en œuvre une réglementation complète inclusive. Tous les acteurs et bénéficiaires de l’éducation doivent être sollicités, pour une réflexion lucide et courageuse. Que voulons-nous ? Comment pouvons-nous y arriver ?

Pour ne pas conclure, j’emprunte la belle plume du Tisserand du savoir qui dit ceci : «Je refuse aussi bien l’enthousiasme aveugle que le rejet systématique. Entre les deux, il existe une voie : celle de la responsabilité, de l’expérimentation, de l’évaluation et de l’intelligence. Le Sénégal doit saisir cette opportunité pour réinventer son école sans renoncer à ce qui fait sa force : la relation humaine, la transmission du savoir, le respect de l’effort et la formation du citoyen.

L’Ia ne doit pas tuer l’école. Elle doit nous obliger à la rendre meilleure. Et peut-être que demain, la question ne sera plus : «L’élève a-t-il utilisé l’intelligence artificielle ?» Mais plutôt : «Qu’a-t-il été capable de comprendre, de créer et de penser par lui-même grâce à l’Intelligence artificielle ?» C’est à cette condition que la révolution de l’Ia pourra devenir, pour notre système éducatif, non pas une menace, mais une formidable occasion de progrès, d’équité et de souveraineté. L’école sénégalaise doit entrer dans l’ère de l’Intelligence artificielle, mais elle ne doit jamais sortir de l’ère de l’intelligence humaine.

Kaba DIAKHATE

kabadiakhate2@gmail.com