«Mesdames et messieurs. Ce que vous allez suivre est une rediffusion.» Voilà bien résumé le point de presse tenu par les quatre ministres (Intérieur, Forces armées, Justice, Enseignement supérieur) à la suite des incidents tragiques survenus en début de semaine à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad), ayant entraîné la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba. L’exercice s’est apparenté à un exercice de communication déjà vu. Loin d’apporter des éléments nouveaux, cette intervention a donné l’impression d’une rediffusion, tant les discours et postures adoptés rappelaient ceux tenus lors de précédentes crises universitaires. Cette répétition des mêmes messages démontre une certaine continuité dans la gestion institutionnelle des situations de crise, soulignant le manque de renouvellement dans la manière d’aborder les préoccupations étudiantes et de répondre aux attentes de la communauté universitaire.

Excepté bien sûr, la posture très responsable du ministre des Forces armées, Birame Diop, dont les propos ont appelé au calme et à l’apaisement. «Le Sénégal est une famille au sein de laquelle les membres, malgré leurs différences, malgré leurs antagonismes, ont toujours su faire preuve de dépassement pour continuer à vivre en toute harmonie», dit le ministre, qui ajoute : «Il est donc important que toutes les parties prenantes s’écoutent et se parlent, en mettant toujours en avant l’intérêt supérieur du Sénégal.»

Abdoulaye Ba a souffert

Pour le reste, c’est du déjà-vu, du déjà entendu. Daouda Ngom de l’Enseignement supérieur se vantera de n’avoir aucune arriérée de bourse entre ses services et les étudiants, oubliant de mentionner que lors de la première crise en novembre-décembre 2025, il s’était engagé à payer le rappel des bourses à partir de février 2026 ; et qu’à cette date, les étudiants n’ont vu aucun sou. En vérité, le ministre de l’Enseignement supérieur semble étranger à toute forme de compassion envers les étudiants. Son discours ne laisse transparaître aucun regret. Il joue sur les mots, cherchant à faire passer le campus social pour un simple quartier de Dakar, loin de la réalité d’un «espace de non-loi», afin de légitimer l’intervention des Forces de défense et de sécurité. Cette attitude révèle un manque criant d’empathie et une volonté de banaliser la violence institutionnelle.

La ministre de la Justice a promis, comme par le passé, que toute la lumière sera faite dans cette affaire. Elle ajoute que «dès les premières heures ayant suivi les faits, le parquet de la République a été saisi afin de faire toute la lumière sur cette affaire et d’identifier les responsabilités. Les autorités se sont engagées devant le Peuple sénégalais à garantir un processus rigoureux de vérité et de justice, sans faiblesse ni protection». Premièrement, des situations d’affrontements entre Forces de sécurité et populations ont eu lieu depuis l’arrivée de ce pouvoir, à Cambérène et à Rosso Sénégal. Des affrontements ayant conduit à des pertes en vie humaine. Les autorités avaient promis la fermeté et la lumière. Mais personne ne peut aujourd’hui dire ce qui est advenu de ces cas où les Forces de sécurité étaient directement mises en cause.

Deuxièmement, le rapport d’autopsie de l’étudiant décédé donne froid au dos : Abdoulaye Ba a subi les pires sévices avant de rendre l’âme. Pour faire simple, le rapport d’autopsie dit qu’il est mort de très graves blessures internes causées par de violents chocs. Concrètement, il a reçu un choc très violent au thorax et à l’abdomen (côté gauche). Il a eu un traumatisme crânien avec hémorragie au cerveau. Il avait plusieurs côtes cassées. Ses poumons étaient gravement perforés, avec beaucoup de sang dans la cage thoracique. Il avait aussi des lésions au cœur, au rein gauche et à la rate, avec des hémorragies internes importantes. Il présentait aussi des écorchures et plaies externes. Une communication du Parquet après cette autopsie aurait pu calmer l’opinion et la famille, qui appelle «les autorités judiciaires à les éclairer sur les circonstances du décès de Abdoulaye Ba».

Antoine Diome n’aurait pas fait mieux

Quant au ministre de l’Intérieur, sa communication a été très largement critiquée dans l’opinion, tellement il nous a rappelé Antoine Félix Abdoulaye Diome lors des évènements de mars 2021. En effet, il suffit d’ouvrir un dictionnaire ou une application de synonymes, puis de mettre côte à côte les interventions de Antoine Diome lors des événements de 2021 à 2024 et celles de Me Bamba Cissé aujourd’hui, pour constater une ressemblance très frappante. Les éléments de langage sont identiques, les tournures et mots employés se confondent presque. En somme, rien ne change, tout se répète, kif-kif. La rhétorique utilisée autour des incidents à l’université Cheikh Anta Diop ne se renouvelle pas : «cocktails Molotov, armes blanches, grenades…», c’est-à-dire toujours les mêmes formules invoquées pour justifier l’injustifiable.

En effet, les mêmes pratiques se perpétuent, accompagnées des mêmes justifications et d’une rhétorique qui ne varie guère d’une crise à l’autre. A chaque nouvelle situation difficile, le pouvoir en place ressort inlassablement les mêmes arguments pour défendre son action. Hier, Antoine Diome expliquait les troubles en invoquant la présence de forces occultes et l’utilisation de cocktails Molotov, ce qui lui permettait de justifier l’échec de sa gestion sécuritaire. Aujourd’hui, c’est Bamba Cissé qui reprend exactement le même registre, avec le même ton et la même mécanique : il est question d’ennemis tapis dans l’ombre, d’étudiants supposément manipulés, d’un chaos qui serait savamment orchestré.

Si le scénario reste identique, seuls les acteurs changent au fil du temps. Pourtant, jamais la responsabilité politique n’est assumée. A aucun moment, il n’est reconnu que des erreurs de gouvernance ont été commises, que l’on a manqué d’anticipation, que les revendications légitimes ont été ignorées, ou que la gestion de la crise n’a reposé que sur la répression et la communication défensive. Face à cette situation, une question essentielle demeure : quand aurons-nous enfin des dirigeants capables d’assumer leurs actes ? Des responsables qui sauraient reconnaître leurs échecs, admettre une mauvaise gestion et exprimer la volonté de corriger leurs erreurs.

Gouverner avec responsabilité

Ce qui finit par choquer le plus, ce n’est même plus le contenu de ces interventions officielles, mais leur totale prévisibilité. Avant même la tenue du point de presse du gouvernement, j’avais parié avec un ami que nous allions assister à des accusations vagues, des discours stéréotypés, une fuite en avant…

Et que dire de la vidéo projetée par le ministre de l’Intérieur, dévoilant un étudiant tenant un cocktail Molotov, qu’on a voulu présenter comme la raison de la présence des policiers dans l’enceinte de l’université ? Cette vidéo, contestée par les étudiants, semble être prise antérieurement aux évènements de lundi dernier. «La vidéo projetée par le ministère de l’Intérieur le 9 février 2026 est antérieure à cette date et n’a donc pas été filmée lors des heurts au cours desquels l’étudiant Abdoulaye Ba a trouvé la mort», écrit Afrika Check.

Un Etat digne de ce nom ne saurait se contenter de répéter indéfiniment les mêmes excuses. Il doit gouverner avec responsabilité, s’appuyer sur la vérité et agir concrètement. Tant que ces qualités feront défaut, les crises continueront à se reproduire, tout comme les discours qui les accompagnent.

Il est clair qu’à chaque difficulté, le pouvoir en place préfère détourner le débat en invoquant systématiquement un complot contre Ousmane Sonko, en accusant des forces tapies dans l’ombre. Désormais, ce sont les étudiants eux-mêmes qui sont pointés du doigt et accusés de tous les maux. Cette stratégie d’accusation systématique apparaît aux yeux de beaucoup comme un procédé dérisoire et contre-productif. Certains, qui avaient placé leur confiance dans ce régime, expriment aujourd’hui leur honte devant leurs interlocuteurs, regrettant amèrement leurs espoirs déçus.

Nous sommes désormais entrés dans l’ère de la post-vérité, où les faits les plus évidents sont niés ou déformés sans scrupules. Ce que chacun a pu voir de ses propres yeux est ouvertement remis en question, comme si la réalité elle-même devenait une simple opinion. Ce constat laisse un goût amer et suscite l’indignation de ceux qui assistent impuissants à cette manipulation permanente du discours officiel.

Quant à la réaction du parti Pastef, qui feint de s’étonner de la découverte de cocktails Molotov chez les étudiants, elle relève plus du spectacle comique que d’une véritable analyse de la situation : on croirait assister à une scène du Jamel Comedy Club, rien de plus.

Par Bachir FOFANA