Il faut désormais avoir le courage de nommer les choses. Le nationalisme que revendique le député Tahirou Sarr mérite d’être interrogé avec la plus grande fermeté. Non pas parce qu’un Sénégalais n’aurait pas le droit d’être patriote, de défendre les intérêts de son pays ou de réclamer une meilleure maîtrise de nos frontières. Bien au contraire. La souveraineté, la sécurité, la protection de l’emploi national et la maîtrise des flux migratoires sont des questions parfaitement légitimes.
Mais elles cessent de l’être lorsqu’elles servent à désigner des peuples africains comme des menaces collectives, lorsqu’elles nourrissent la suspicion envers les Guinéens, notamment ceux que l’on désigne comme Peuls du Fouta, et lorsqu’elles installent progressivement dans l’opinion l’idée que certains Africains seraient moins légitimes que d’autres à vivre, travailler et circuler dans notre pays.
C’est cette dérive que nous devons combattre.
Et il faut la combattre non par la haine de Tahirou Sarr, mais par une confrontation ferme avec ses idées. Parce que la démocratie ne consiste pas à laisser prospérer toutes les paroles au nom de la liberté d’expression. Elle consiste aussi à répondre aux paroles dangereuses par la force des arguments, des faits, de l’histoire et des principes républicains.
Le député Tahirou Sarr se réclame du nationalisme. Très bien. Mais il faut alors poser la question essentielle. De quel nationalisme parle-t-il ?
Car il existe un nationalisme qui consiste à renforcer la souveraineté économique, à défendre les intérêts des travailleurs, à développer l’industrie nationale, à sécuriser les frontières, à moderniser l’Etat et à donner à la jeunesse les moyens de vivre dignement de son travail.
Et il existe un autre nationalisme qui consiste à chercher des boucs émissaires, à transformer l’étranger en responsable des difficultés du pays et à construire une popularité politique sur la peur de l’autre.
Le premier construit une Nation.
Le second la fragilise.
C’est précisément là que le discours de Tahirou Sarr devient préoccupant.
«Le Sénégal n’a pas besoin d’un nationalisme qui fabrique des étrangers parmi les Africains.»
Cette première citation résume notre position. Nous pouvons contrôler nos frontières sans considérer nos voisins comme des ennemis. Nous pouvons appliquer nos lois sans humilier les étrangers. Nous pouvons défendre les travailleurs sénégalais sans présenter les travailleurs guinéens comme une population suspecte.
La fermeté de l’Etat n’a rien à voir avec la brutalité du discours politique.
Il faut également rappeler une évidence que certains semblent volontairement oublier. Le Sénégal n’est pas une île.
Nous sommes un pays souverain, mais nous sommes aussi un pays ouest-africain. Notre histoire, notre géographie, notre économie, nos familles et nos cultures dépassent largement les frontières héritées de la colonisation.
Nous partageons nos frontières avec plusieurs pays. Nous appartenons à des organisations régionales et sous-régionales. Nous sommes membres de la Cedeao, de l’Uemoa et de l’Union africaine. Nous participons à des mécanismes de coopération qui reposent précisément sur la reconnaissance d’intérêts communs.
Ces appartenances impliquent des droits.
Mais elles impliquent également des devoirs.
Nous ne pouvons pas réclamer pour les Sénégalais la liberté de circuler, de travailler, d’étudier et d’entreprendre dans les autres pays africains tout en considérant que les ressortissants de ces mêmes pays deviennent soudainement indésirables lorsqu’ils arrivent au Sénégal.
La souveraineté ne peut pas être à géométrie variable.
Elle ne peut pas signifier «liberté pour les Sénégalais ailleurs, fermeture pour les autres chez nous».
Il faut défendre le principe de réciprocité.
Un Sénégalais qui s’installe légalement dans un pays voisin doit respecter les lois de ce pays. Un Guinéen qui s’installe légalement au Sénégal doit respecter les lois sénégalaises. C’est aussi simple que cela.
Et si un étranger viole la loi, il doit être sanctionné.
S’il travaille clandestinement, il doit être poursuivi conformément à la loi.
S’il fraude, il doit répondre de ses actes.
S’il participe à un trafic, il doit être arrêté.
S’il concurrence illégalement des travailleurs sénégalais, l’Etat doit intervenir.
Mais la faute d’un individu ne peut jamais devenir la culpabilité d’un Peuple.
Voilà la frontière morale et politique que nous refusons de franchir.
Car lorsqu’on commence à dire «les Guinéens sont ceci» ou «les Peuls du Fouta sont cela», on quitte progressivement le terrain de la responsabilité individuelle pour entrer dans celui de la stigmatisation collective.
Et l’histoire nous enseigne que toutes les grandes dérives identitaires commencent ainsi.
Une catégorie de population est d’abord présentée comme différente.
Puis comme problématique.
Puis comme dangereuse.
Puis comme responsable de difficultés économiques et sociales.
Et enfin, certains finissent par considérer qu’elle a moins de droits que les autres.
Nous devons arrêter cette mécanique avant qu’elle ne s’installe dans les consciences.
Il faut aussi regarder la réalité économique du Sénégal avec davantage de sérieux.
Les Guinéens présents dans notre pays ne sont pas une abstraction statistique. Ce sont des acteurs de notre économie.
Ils travaillent.
Ils commercent.
Ils entreprennent.
Ils louent des maisons.
Ils consomment.
Ils paient certains impôts et taxes.
Ils font vivre des marchés.
Ils participent aux activités de transport, de commerce, d’artisanat, de restauration, de construction et de services.
Certains créent des emplois.
Certains travaillent depuis des décennies dans notre pays.
Certains ont des enfants nés au Sénégal.
Certains ont tissé avec les Sénégalais des relations familiales, commerciales et sociales qui remontent à plusieurs générations.
Présenter globalement cette population comme un problème pour le Sénégal est donc intellectuellement faible.
Et c’est précisément ici que le débat devrait changer de niveau.
Au lieu de multiplier les slogans, il faudrait disposer de chiffres sérieux.
Combien de ressortissants guinéens vivent au Sénégal ?
Combien sont en situation régulière ?
Dans quels secteurs travaillent-ils ?
Combien sont salariés ?
Combien sont entrepreneurs ?
Quelle est leur contribution à l’économie ?
Combien paient des impôts ?
Quelle proportion exerce dans l’économie informelle ?
Quel est leur impact réel sur l’emploi des Sénégalais ?
Quels secteurs connaissent effectivement une concurrence déloyale ?
Voilà les vraies questions.
Un responsable politique sérieux doit demander des statistiques avant de tirer des conclusions.
Car lorsqu’on ne possède pas les chiffres, on finit par gouverner avec les impressions.
Et lorsqu’on gouverne avec les impressions, les préjugés finissent souvent par prendre la place des faits.
Il faut particulièrement parler de ces Guinéens que certains discours semblent vouloir réduire à une identité communautaire, notamment ceux originaires du Fouta.
L’histoire des peuples peuls dépasse largement les frontières actuelles de la Guinée.
Ils sont présents dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest.
Le Sénégal lui-même compte une importante population peule.
Les relations entre les populations du Fouta guinéen et celles du Fouta sénégalais ne datent pas d’hier. Elles sont historiques, culturelles, familiales et économiques.
Les frontières modernes n’ont pas supprimé ces liens.
Il serait donc particulièrement irresponsable de transformer cette proximité en motif de suspicion.
Le Sénégal ne peut pas construire sa cohésion nationale en expliquant à une partie de ses voisins que leur identité culturelle constitue une menace.
Et surtout, nous devons nous garder de toute confusion entre nationalité et ethnie.
Un Guinéen n’est pas une ethnie.
Un Sénégalais n’est pas une ethnie.
La nationalité est un lien juridique et politique avec un Etat.
L’appartenance communautaire est une dimension culturelle, historique ou familiale.
Confondre les deux est extrêmement dangereux.
Car le jour où l’on commence à déterminer la légitimité d’un individu à partir de son ethnie supposée, on ouvre une porte que personne ne pourra facilement refermer.
Et cette question concerne directement le Sénégal.
Car notre pays est un immense brassage.
Nous avons des Sénégalais issus de différentes communautés.
Nous avons des familles dont les histoires traversent plusieurs régions et plusieurs pays.
Nous avons des citoyens portant des patronymes que l’on retrouve en Guinée, en Mauritanie, au Mali ou en Gambie.
Alors où placerons-nous la frontière de la «vraie sénégalité» ?
Au nom de quoi déciderons-nous qu’un Sénégalais est suffisamment sénégalais ?
A son nom ?
A son accent ?
A sa couleur de peau ?
A sa région d’origine ?
A la profession de ses parents ?
A son lieu de naissance ?
Cette logique serait absurde.
Elle serait surtout dangereuse.
Parce qu’elle finirait par produire des Sénégalais de première catégorie et des Sénégalais obligés de se justifier.
C’est exactement ce que notre République doit empêcher.
«Au Sénégal, le patronyme ne doit jamais devenir une frontière.»
Cette deuxième citation est essentielle. Elle signifie que la citoyenneté sénégalaise doit rester fondée sur l’égalité républicaine. Aucun citoyen ne doit être suspecté, humilié ou discriminé parce que son nom rappelle une autre région ou un autre pays.
La République est précisément faite pour nous permettre de dépasser nos différences sans les nier.
Mais il y a une autre question que Tahirou Sarr devrait accepter d’entendre. Elle touche directement à la cohérence de son discours.
Si l’on considère que la circulation des Africains entre les pays constitue en elle-même un problème, alors il faut avoir le courage d’aller jusqu’au bout de son raisonnement.
Que propose-t-il concrètement ?
Une fermeture des frontières ?
Une limitation drastique des visas ?
Une restriction de la liberté de circulation ?
Des conditions particulières pour les travailleurs africains ?
Une interdiction pour certaines nationalités d’exercer certaines activités ?
Très bien.
Qu’il le dise clairement.
Mieux encore, qu’il transforme son discours en proposition législative.
Qu’il dépose une proposition de loi à l’Assemblée nationale précisant les règles qu’il souhaite instaurer.
Qu’il explique aux Sénégalais quelles nationalités seraient concernées.
Qu’il précise les secteurs d’activité visés.
Qu’il définisse les conditions d’entrée et de séjour.
Qu’il indique comment il entend traiter la question des Sénégalais vivant dans les autres pays africains.
Qu’il explique comment il compte respecter les engagements régionaux du Sénégal.
Qu’il dise enfin comment il compte gérer la réciprocité.
Car il est facile de tenir des discours devant les caméras.
Il est beaucoup plus difficile de transformer ces discours en texte de loi cohérent, applicable, constitutionnel et compatible avec les engagements internationaux du Sénégal.
C’est à ce niveau que nous attendons Tahirou Sarr.
Et puisqu’il semble vouloir faire de la circulation des personnes une question centrale de souveraineté, une autre interrogation mérite d’être posée.
Qu’en est-il de la mobilité des Sénégalais eux-mêmes ?
Qu’en est-il de ceux qui ont étudié, travaillé, entrepris ou vécu en Europe, en Amérique ou dans d’autres régions du monde ?
Qu’en est-il de ceux qui ont dû quitter le Sénégal pour chercher du travail ?
Qu’en est-il de ceux qui ont obtenu un visa, un titre de séjour, un permis de travail ou un statut de résident dans un pays occidental ?
Comment ces Sénégalais ont-ils pu circuler ?
Comment ont-ils pu franchir les frontières ?
Comment ont-ils pu étudier ou travailler à l’étranger ?
Comment ont-ils pu s’installer ailleurs ?
La question n’est pas de mettre personnellement Tahirou Sarr en accusation sur sa propre trajectoire sans disposer de faits précis.
La question est beaucoup plus simple et beaucoup plus politique.
Si lui-même a vécu ou travaillé à l’étranger, il devrait expliquer comment il envisage aujourd’hui la circulation internationale des personnes.
Et s’il n’a jamais été immigré en Occident, la question demeure tout aussi valable pour les milliers de Sénégalais qui le sont devenus.
Pourquoi la mobilité serait-elle une chance lorsqu’elle concerne certains Sénégalais et une menace lorsqu’elle concerne certains Africains ?
Pourquoi un Sénégalais qui part chercher une vie meilleure ailleurs serait-il un migrant courageux, tandis qu’un Guinéen qui vient chercher du travail au Sénégal deviendrait automatiquement un problème ?
C’est cette contradiction que nous refusons.
La mobilité humaine n’est pas une invention des migrants guinéens.
Elle est une réalité universelle.
Les Européens circulent.
Les Américains circulent.
Les Asiatiques circulent.
Les Africains circulent.
Les Sénégalais circulent.
La question sérieuse n’est donc pas de savoir comment empêcher les êtres humains de bouger.
La question sérieuse est de savoir comment organiser cette mobilité dans le respect des lois, des intérêts nationaux et des droits fondamentaux.
C’est précisément la différence entre une politique migratoire et une politique de stigmatisation.
C’est ici que la responsabilité de Tahirou Sarr devient particulièrement lourde.
Il n’est pas un simple polémiste.
Il est député.
Il siège à l’Assemblée nationale.
Il participe donc à l’exercice de la souveraineté populaire.
Cela signifie qu’il peut être radical dans ses convictions, mais qu’il doit être responsable dans ses paroles.
Il peut demander une politique migratoire plus stricte.
Il peut réclamer davantage de contrôles.
Il peut défendre les travailleurs sénégalais.
Il peut dénoncer la concurrence déloyale.
Il peut proposer une réforme de la politique d’immigration.
Mais il doit accepter que ses propositions soient confrontées à la critique.
Et surtout, il doit éviter de transformer une question de politique publique en affrontement entre peuples.
Un député devrait être un producteur de solutions.
Pas un producteur de peur.
Le Sénégal a suffisamment de problèmes réels pour que nous n’ayons pas besoin d’en inventer.
Notre problème principal n’est pas le Guinéen qui vend dans une boutique.
Notre problème est une économie qui ne crée pas suffisamment d’emplois.
Notre problème n’est pas le Malien qui travaille dans le commerce.
Notre problème est notre incapacité à transformer suffisamment notre potentiel agricole en richesse.
Notre problème n’est pas le Mauritanien qui exerce une activité économique.
Notre problème est la faiblesse de notre tissu industriel.
Notre problème n’est pas l’étranger qui cherche à gagner honnêtement sa vie.
Notre problème est l’informalité massive de notre économie.
Notre problème est l’insuffisance du contrôle fiscal.
Notre problème est la faiblesse de certaines administrations.
Notre problème est le chômage et le sous-emploi de notre jeunesse.
Notre problème est la dépendance économique.
Notre problème est la difficulté à transformer nos ressources naturelles en véritable développement national.
Voilà les combats qui devraient mobiliser un nationalisme véritablement sénégalais.
Parce qu’il est beaucoup plus facile de désigner un étranger comme responsable de nos difficultés que de réformer profondément notre économie.
Il est beaucoup plus facile de crier contre l’immigration que de créer des entreprises compétitives.
Il est beaucoup plus facile d’accuser les autres que de reconnaître nos propres insuffisances.
Il est beaucoup plus facile de chercher un bouc émissaire que de construire un Etat performant.
Voilà pourquoi nous devons nous méfier des nationalismes qui parlent beaucoup de l’étranger et très peu de la transformation économique du pays.
Le véritable nationalisme économique devrait nous dire comment produire davantage.
Comment transformer nos matières premières.
Comment industrialiser.
Comment développer l’agriculture.
Comment créer des emplois.
Comment financer nos entrepreneurs.
Comment améliorer notre système éducatif.
Comment renforcer nos universités.
Comment protéger nos travailleurs.
Comment rendre nos entreprises compétitives.
Comment construire une administration efficace.
Comment sécuriser nos frontières.
Comment disposer enfin de statistiques fiables sur les migrations.
C’est sur ces questions que nous devons juger les nationalistes autoproclamés.
Et non sur leur capacité à provoquer la peur.
Il faut également poser à Tahirou Sarr une question de réciprocité.
Des Sénégalais vivent en Guinée.
Des Sénégalais vivent au Mali.
Des Sénégalais vivent en Gambie.
Des Sénégalais vivent en Mauritanie.
Des Sénégalais travaillent en Côte d’Ivoire.
Des Sénégalais entreprennent partout en Afrique.
Que se passerait-il si un député de ces pays expliquait que les Sénégalais constituent une menace pour leur économie ?
Que penserions-nous si on disait à nos compatriotes qu’ils doivent «rentrer chez eux» ?
Nous dénoncerions immédiatement une injustice.
Et nous aurions raison.
Mais la justice que nous revendiquons pour les Sénégalais doit également être celle que nous accordons aux autres Africains.
C’est cela le principe de réciprocité.
C’est cela aussi l’intégration africaine.
Nous ne pouvons pas vouloir une Afrique sans frontières pour nos entreprises, nos étudiants, nos capitaux et nos travailleurs tout en voulant une Afrique fermée lorsqu’il s’agit des autres.
Le Sénégal doit défendre ses intérêts, mais il doit le faire dans le respect de ses engagements et de sa dignité.
Notre pays peut parfaitement renforcer le contrôle de ses frontières sans tomber dans la xénophobie.
Il peut appliquer rigoureusement ses lois sans humilier les étrangers.
Il peut protéger ses travailleurs sans désigner un Peuple comme ennemi.
Il peut combattre l’immigration irrégulière sans combattre l’immigré.
Cette distinction est fondamentale.
«Un Etat fort n’a pas besoin de boucs émissaires. Il a besoin de lois fortes et d’institutions capables de les faire respecter.»
Cette troisième citation résume notre conception du patriotisme. La puissance d’un Etat ne se mesure pas à la violence de ses discours contre les étrangers. Elle se mesure à sa capacité à connaître sa population, contrôler ses frontières, faire respecter ses lois, protéger ses citoyens et sanctionner les infractions sans discrimination.
Le Sénégal doit donc sortir du nationalisme émotionnel pour entrer dans le patriotisme de la compétence.
Nous avons besoin d’un Etat qui sache exactement combien d’étrangers vivent sur son territoire.
Nous avons besoin d’un système fiable d’identification.
Nous avons besoin d’une politique migratoire claire.
Nous avons besoin de contrôles efficaces.
Nous avons besoin d’une politique du travail qui protège les Sénégalais tout en respectant les droits des étrangers en situation régulière.
Nous avons besoin d’une fiscalité qui fasse contribuer équitablement tous ceux qui exercent une activité économique.
Nous avons besoin d’une justice qui sanctionne les infractions sans regarder le patronyme.
Nous avons besoin d’une police et d’une administration qui traitent les citoyens et les étrangers conformément au Droit.
Voilà une politique nationale sérieuse.
Le reste n’est que spectacle.
Il faut donc le dire sans détour à Tahirou Sarr.
Vous avez parfaitement le droit d’être nationaliste.
Mais personne ne vous donnera le droit de définir qui est un bon Africain et qui ne l’est pas.
Vous avez le droit de défendre les Sénégalais.
Mais vous n’avez pas le droit de transformer les Guinéens en boucs émissaires.
Vous avez le droit de demander des frontières mieux contrôlées.
Mais vous n’avez pas le droit de transformer la frontière en instrument de haine.
Vous avez le droit de défendre l’emploi national.
Mais vous devez expliquer comment vous comptez créer des emplois plutôt que simplement expliquer pourquoi les autres seraient responsables du chômage.
Vous avez le droit de combattre l’immigration irrégulière.
Mais vous devez distinguer l’irrégularité administrative de l’identité d’un Peuple.
Cette distinction est essentielle.
Car un Guinéen en situation irrégulière est un étranger en situation irrégulière.
Il n’est pas «le Guinéen».
Un Sénégalais qui commet une infraction est un justiciable.
Il n’est pas «le Sénégalais».
C’est précisément cette logique individuelle qui fonde l’Etat de Droit.
Nous devons donc refuser avec force toute tentative de transformer la question migratoire en question ethnique.
Nous devons également refuser que les populations peules du Fouta soient transformées en cible politique.
Et nous devons rappeler que le Sénégal est un pays suffisamment sûr de son identité pour ne pas avoir besoin de construire son unité contre un Peuple voisin.
Le Sénégal n’est pas une forteresse.
Il est une Nation.
Une Nation bâtie par le brassage.
Une Nation ouverte sur l’Afrique.
Une Nation qui doit protéger ses intérêts sans renier ses valeurs.
Nous voulons un Sénégal souverain, mais pas un Sénégal xénophobe.
Nous voulons un Sénégal fort, mais pas un Sénégal haineux.
Nous voulons des frontières sécurisées, mais pas des frontières transformées en murs entre les peuples.
Nous voulons une économie nationale performante, mais pas une économie protégée par la stigmatisation.
Nous voulons un Etat qui contrôle, mais qui ne discrimine pas.
Nous voulons une République qui sanctionne les actes, pas les origines.
C’est cela notre conception du patriotisme.
Et c’est précisément parce que nous aimons le Sénégal que nous refusons de le voir glisser vers une politique où la peur de l’autre deviendrait un instrument électoral.
Tahirou Sarr doit donc choisir.
Soit il veut être un responsable politique qui contribue à construire un Sénégal plus fort, plus souverain, plus productif et plus juste.
Soit il persiste dans un nationalisme de confrontation qui cherche dans l’étranger africain un responsable commode à nos propres insuffisances.
Nous, au Pit/Sénégal, avons toujours considéré que le combat politique devait servir l’émancipation des peuples, et non leur opposition.
Le Sénégal ne peut pas prétendre contribuer à l’unité africaine tout en développant chez lui une culture de suspicion envers les autres peuples africains.
Nous refusons cette contradiction.
Nous refusons également que la souffrance économique de nos jeunes soit exploitée pour nourrir la haine de l’étranger.
La jeunesse sénégalaise mérite des emplois, une bonne école, une formation de qualité, des perspectives et une véritable politique industrielle.
Elle mérite mieux qu’un discours lui expliquant que son avenir serait bloqué par le Guinéen qui tient une boutique.
Elle mérite un Etat capable de lui donner les moyens de réussir.
Le Sénégal mérite mieux qu’un Zemmour sénégalais.
Il mérite des hommes et des femmes capables de penser la souveraineté sans tomber dans le repli.
Il mérite un nationalisme économique qui produit.
Il mérite un patriotisme républicain qui rassemble.
Il mérite une politique migratoire fondée sur le Droit.
Il mérite une politique africaine fondée sur la réciprocité.
Il mérite surtout des responsables qui comprennent que la grandeur d’une Nation ne se mesure jamais au mépris qu’elle manifeste envers ses voisins.
Notre pays est assez grand pour être fier de lui-même sans humilier les autres.
Il est assez fort pour défendre ses intérêts sans désigner de Peuple ennemi.
Il est assez sûr de son identité pour accueillir, contrôler, intégrer et, lorsque la loi l’exige, sanctionner, sans jamais sombrer dans la haine collective.
C’est cela le Sénégal que nous voulons.
Un Sénégal debout.
Un Sénégal souverain.
Un Sénégal juste.
Un Sénégal africain.
Un Sénégal qui sait que ses frontières sont nécessaires à l’organisation de l’Etat, mais qu’elles ne doivent jamais devenir des frontières entre les consciences.
Car nous sommes tous, quelque part, l’autre de quelqu’un.
Et cette vérité devrait suffire à nous rendre plus humbles, plus fraternels et surtout plus responsables.
Chacun est autre pour autrui.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
