Depuis les premières heures de la vie politique moderne, le Sénégal donne l’impression de voter au pluriel. Les partis se multiplient, les coalitions se composent, se décomposent et se recomposent, les candidatures s’empilent et les ambitions se croisent et s’entrechoquent. Mais lorsque vient le moment décisif, lorsque le pays doit choisir son cap, tout semble se réduire à une scène plus simple, presque primitive : deux figures, deux récits, deux légitimités. Le reste existe, bien sûr. Il occupe les plateaux, les communiqués, les investitures et les états-majors. Mais l’imaginaire national, lui, cherche toujours son duel.
Ce n’est pas un accident de parcours. C’est peut-être même l’une des lois secrètes de notre démocratie bien avant les indépendances. Depuis Senghor et Lamine Guèye, depuis Senghor et Mamadou Dia, depuis Diouf et Wade, depuis Wade et Idrissa Seck, depuis Wade et Macky, depuis Macky et Khalifa Sall, depuis Macky et Sonko, jusqu’au couple politique Diomaye-Sonko, le Sénégal se raconte par paires. Il ne choisit pas seulement entre des programmes ; il arbitre entre des hommes qui finissent par incarner des époques, des blessures, des promesses, des fatigues collectives et des déceptions générationnelles.
Au fond, notre multipartisme est souvent une façade bruyante posée sur une mécanique binaire. Le pays écoute tout le monde, mais il tranche entre deux pôles. D’un côté, celui qui tient l’Etat, les symboles, les décrets, l’ordre et la continuité. De l’autre, celui qui concentre l’espérance, la contestation, la colère ou la promesse de rupture. Entre les deux, le Peuple joue le rôle d’arbitre suprême, parfois patient, parfois brutal, toujours attentif au moment où le rapport de force bascule.
Duel intime
La première scène fondatrice oppose Léopold Sédar Senghor à Lamine Guèye. Derrière les personnes, deux manières d’imaginer la sortie du colonialisme se font face. L’une croit encore aux cadres anciens, aux compromis hérités, à une intégration négociée. L’autre porte une affirmation plus culturelle, plus symbolique, plus identitaire. Pendant que le premier semblait représenter le Sénégal des «quatre communes», c’est-à-dire les «citoyens français», le second symbolisait l’affirmation des indigènes à un mieux-être. Senghor ne gagne pas seulement une bataille politique ; il impose une grammaire. Au Sénégal, celui qui parvient à donner un nom à la dignité collective prend une avance décisive.
Puis vient le duel le plus intime, donc le plus violent : Senghor contre Mamadou Dia. Même camp, même histoire, même combat anticolonial, mais deux visions de l’Etat. Dia pense le pouvoir comme un instrument de transformation économique et sociale, avec un Exécutif fort autour du chef du gouvernement. Senghor, lui, installe la centralité présidentielle. La crise de 1962 ne règle pas seulement une querelle personnelle ; elle fonde une tradition durable : lorsque deux légitimités cohabitent au sommet, l’une finit par absorber l’autre. Le présidentialisme sénégalais naît aussi de cette fracture.
Le théâtre ne disparaît pas avec la chute de Mamadou Dia. Il change d’acteurs après une pause d’une dizaine d’années, et reprend de plus belle à la naissance du Parti démocratique sénégalais (Pds) en 1974. Senghor se trouve un nouvel adversaire qui est passé d’un «parti de contribution» à un «parti d’opposition». Les anciens se souviennent des joutes électorales de 1978, avec le fameux sobriquet de «Laye Njomboor» (comprenez Laye-le-lièvre) que l’agrégé en grammaire avait collé au bouillant avocat. Sans oublier les querelles d’ordre sémantique entre le président de la République et le cinéaste Ousmane Sembène à propos du film «Ceddo» ou avec l’universitaire Cheikh Anta Diop avec son journal «Siggi» auquel Senghor a voulu enlever un G.
Diouf face au Pape du Sopi
Même quand le pouvoir a changé de mains en 1980, la bipolarisation reste d’actualité. Abdou Diouf devient le visage de l’Etat, de la continuité, de la patience administrative. Abdoulaye Wade devient le visage de l’obstination, du refus, du «Sopi» longtemps différé. Pendant près de deux décennies, le pays vit au rythme de ce face-à-face. Wade perd, revient, perd encore, revient toujours. Et lorsque l’alternance survient en 2000, elle ressemble moins à une surprise qu’à l’aboutissement d’une fatigue nationale. Le duel s’est enfin réglé dans les urnes, avec une élégance démocratique qui reste l’un des grands moments de notre histoire politique, quand Diouf accepta sa défaite avant même la proclamation des résultats officiels.
Mais l’alternance ne met pas fin à la règle des duos. Elle la relance. Wade, une fois installé au pouvoir, produit lui-même ses challengers. Idrissa Seck d’abord, héritier désigné puis rival rejeté. Macky Sall ensuite, ancien Premier ministre qui a fait passer ses projets d’«éléphants blancs» à réalité, devenu adversaire, puis rassembleur d’un front anti-Wade. La leçon se répète avec une précision presque cruelle : au Sénégal, le challenger le plus dangereux naît rarement très loin du pouvoir. Il connaît ses codes, ses faiblesses, ses secrets, ses impatiences. Il a été formé dans la maison avant d’en contester le maître. Du vrai parricide.
Le système face à l’antisystème
Macky Sall, à son tour, n’échappe pas au cycle. Lui qui avait bénéficié de l’union contre Wade se retrouve, après avoir croisé le fer avec Khalifa Sall puis Karim Wade, progressivement placé face à une figure de rupture : Ousmane Sonko. Le duel devient alors plus qu’une compétition électorale. Il oppose le système à l’antisystème, la stabilité revendiquée à la souveraineté promise, l’ordre institutionnel à la rue connectée, la prudence de gouvernement à l’impatience d’une génération. En 2024, Sonko empêché place Bassirou Diomaye Faye devant lui. Le ticket triomphe. «Sonko mooy Diomaye» et «Diomaye mooy Sonko». Le Sénégal croit sortir de la vieille pièce. En réalité, il entre dans son acte le plus paradoxal.
Car le face-à-face Diomaye-Sonko n’a pas la même nature que les précédents. Il ne vient pas d’une opposition classique. Il ne met pas aux prises un pouvoir et un adversaire extérieur. Il surgit au cœur même de la victoire, dans l’espace étroit qui sépare la légitimité institutionnelle de la légitimité militante. D’un côté, Bassirou Diomaye Faye dispose de la Constitution, des décrets, de l’Armée, des ambassades et de la solitude présidentielle. De l’autre, Ousmane Sonko conserve le parti, la base, l’imaginaire de la rupture et cette dette symbolique que beaucoup de militants estiment impossible à solder.
C’est là que la situation devient explosive. Pour une partie du pays, Diomaye et Sonko ne sont pas deux offres politiques distinctes. Ils furent longtemps deux noms pour une même promesse. Une apposition politique. Diomaye et Sonko sont les deux pièces d’une même médaille. L’un Président parce que l’autre empêché ; l’autre chef historique parce que l’un élu. Tant que l’harmonie tient, cette complémentarité peut produire une force redoutable. Dès qu’elle se fissure, elle devient une crise de sens. Qui parle au nom de la rupture ? Qui décide ? Qui incarne le projet ? Qui possède la victoire ? Qui a dévié de la ligne ? Qui a trahi ?
La démocratie sénégalaise revient toujours à deux pour plusieurs raisons. La première est la personnalisation extrême de la vie publique. Nous aimons les sigles, mais nous votons des visages. Les programmes comptent, mais ils s’incarnent dans des tempéraments. Senghor, Wade, Macky, Sonko : chaque période se résume à un nom capable de condenser l’espoir ou le rejet. La deuxième raison est la faiblesse relative des partis comme institutions autonomes. Trop souvent, ils vivent autour d’un chef plus qu’autour d’une doctrine. Quand le chef vacille, tout vacille. Quand deux chefs cohabitent, le parti devient une scène de confrontation. Et celui qui conteste le chef n’a d’autre choix que d’aller créer sa formation politique ; les courants de pensée étant pratiquement bannis de toutes les formations politiques.
La troisième raison est générationnelle. A intervalles réguliers, une fatigue s’installe. Le pays se lasse d’un style, d’un clan, d’un langage, d’une manière de gouverner. En 2000, il a sanctionné l’usure socialiste. En 2012, il a sanctionné l’entêtement wadiste et la supposée dévolution monarchique du pouvoir. En 2024, il a sanctionné la fermeture perçue du système Macky Sall. Le Sénégal ne renverse pas seulement un pouvoir ; il remplace une atmosphère. Et pour remplacer une atmosphère, il faut lui opposer un visage contraire, un pôle identifiable, un adversaire capable de dire : je suis l’autre chemin, je suis l’autre voie.
Qui, de Diomaye ou de Sonko, dominera l’autre ?
La quatrième raison tient au rôle de Dakar, des jeunes et de l’espace public urbain. Les bascules politiques sénégalaises se préparent souvent dans les frustrations accumulées, les conversations de quartier, les universités, les réseaux sociaux, les familles qui comparent le prix du riz, le coût du transport, la cherté du loyer et la valeur des promesses. Quand cette énergie trouve un porte-voix, la bipolarisation s’accélère. Le pays cesse de discuter de nuances et cherche un symbole.
Reste alors la question de l’opposition classique. Apr, Pds, Taxawu et les autres formations historiques regardent ce duel intérieur avec un mélange d’espoir et d’impuissance. Leur tentation naturelle serait de se précipiter dans la brèche. Mais une brèche n’est pas encore une route. Pour redevenir audibles, ces forces doivent éviter le piège du commentaire permanent sur Diomaye et Sonko. Elles ne peuvent pas se contenter d’être les spectatrices satisfaites d’une querelle au sommet de l’Etat. Il leur faut reconstruire une utilité politique.
La première piste est technique : parler moins des personnes et davantage des dossiers. Dette, emploi, agriculture, coût de la vie, souveraineté énergétique, contrats stratégiques, école, santé. Dans un pays où le cœur politique bat fort, le ventre finit toujours par rappeler ses droits. Si la situation économique se tend, celui qui saura parler clair sans hystérie pourra occuper un espace. La deuxième piste est sociale et souverainiste : récupérer les électeurs de la rupture qui ne veulent ni retour à l’ancien système ni guerre interminable des chefs. La troisième piste est un front de rechange, mais elle suppose ce que notre classe politique réussit rarement : faire taire les ego avant que le Peuple ne les sanctionne.
Le Sénégal n’est donc pas condamné à deux, mais il y revient par réflexe. Deux pôles rendent le choix lisible. Deux figures simplifient le débat. Deux camps permettent la sanction. C’est efficace, mais dangereux. Car une démocratie qui pense trop longtemps à deux finit par étouffer les médiations, les idées intermédiaires, les institutions patientes et les nuances nécessaires. Elle transforme chaque désaccord en trahison, chaque divergence en rupture, chaque compétition en duel existentiel.
L’enjeu des années qui viennent n’est pas seulement de savoir qui, de Diomaye ou de Sonko, dominera l’autre. Il est de savoir si la rupture promise peut survivre à la séparation éventuelle de ses deux visages. Il est de savoir si l’Etat peut rester solide sans devenir sourd, si le parti peut rester vivant sans devenir propriétaire du pouvoir, si l’opposition peut redevenir utile sans se contenter d’attendre l’accident.
Depuis soixante ans, notre démocratie avance ainsi : un pôle tient, un autre l’use ; le second gagne, devient le premier, puis engendre à son tour son contradicteur. La roue tourne, les noms changent, le scénario demeure. Peut-être est-ce la force du Sénégal : savoir rendre le choix clair. Peut-être est-ce aussi sa limite : réduire trop souvent la complexité nationale à une affiche à deux têtes.
En 2029, un nouveau récit cherchera sans doute à s’imposer. Il dira, comme toujours, qu’il est différent. Il promettra de dépasser les querelles, d’ouvrir une ère nouvelle, de gouverner autrement. Le Peuple écoutera. Puis il regardera la scène, identifiera les deux pôles, évaluera celui qui rassure et celui qui bouscule, celui qui conserve et celui qui rompt. Et, fidèle à son vieux génie politique, il tranchera. Pas forcément entre quinze candidats. Mais entre deux destins.
Par Bachir FOFANA
