Pendant très longtemps, j’avais une routine simple, à savoir passer mes pauses à l’Institut français. La combinaison d’une bibliothèque riche et d’un jardin luxuriant m’offrait une échappée hors du carcan du bureau. Je lisais des livres puis me promenais pendant quelques minutes dans la nature. Par la suite, je devenais beaucoup plus productif et concentré.

Ces moments s’amenuisent aujourd’hui. Cette raréfaction inquiète des auteurs comme Cal Newport, dans son livre Deep Work : Retrouver la concentration dans un monde de distractions, ou encore Nicholas Carr dans Internet rend-il bête ?, et à juste raison.

Nous vivons dans un monde d’instantanéité et de survol superficiel des contenus. Nous naviguons d’un site à l’autre, regardons une vidéo, puis déjà une autre. Nous lisons en ligne, souvent sans profondeur.

Peu à peu, nous perdons notre aptitude à la concentration. La capacité à s’immerger dans une tâche longue et exigeante se raréfie. Autrefois, cette faculté était un avantage comparatif pour toute personne qui l’avait développée. Gérer des responsabilités importantes exige une capacité de recul que la connexion permanente rend difficile.

Cette connexion frénétique, j’en suis capable. Quand je passe beaucoup de temps sur les différentes plateformes de réseaux sociaux, mon cerveau devient fatigué. Je perds toute lucidité et deviens incapable de travailler efficacement.

Le contraire également se produit. Quand j’évite toute distraction, réussir une tâche difficile devient plus facile. Après un certain temps immergé dans le travail, je me laisse gagner par le flow, cet état de concentration intense décrit par l’auteur et psychologue Mihály Csíkszentmihályi. Il définit le flow comme cet état de béatitude qui résulte d’une concentration intense et de la sensation de réussir un travail exigeant.

Je ressens cet état lorsque je me plonge dans la lecture d’un livre. Une telle sensation de bien-être m’envahit que je n’ai pas envie de me détacher de l’ouvrage. Je deviens plus concentré et aussi plus créatif. Je suis surpris quand, plus tard, des idées me viennent spontanément et me permettent de résoudre un problème auquel je faisais face.

Quand je rencontre des personnes plus jeunes que moi, je leur dis toujours : «Si vous voulez atteindre vos objectifs plus facilement, il faut vous entraîner à lire, à tout lire, et non simplement des livres de votre domaine d’activité.» La lecture agit comme une abeille dans le processus de production du miel : elle butine des sources multiples pour produire une richesse singulière.

En lisant, nous devenons comme des abeilles, mais dans la logique de la créativité et de la production d’idées. Nous comprendrons instinctivement les défis de notre monde, de notre secteur d’activité, et pourrons proposer des solutions pour les résoudre.

Dans les situations difficiles de ma vie, les livres ont toujours été des compagnons fidèles qui me redonnaient espoir. Quand j’entrais dans une bibliothèque et commençais à dévorer des mémoires et biographies, je retrouvais ma détermination, peu importe les difficultés auxquelles je faisais face. Je me disais : connaître des échecs et commettre des erreurs est normal. D’autres sont passés par là. En en tirant les leçons, ils ont pu atteindre leurs objectifs.

Parmi ces livres, je citerai particulièrement Leaders, de Richard Nixon. Ce livre est un portrait de divers leaders avec qui il a eu à collaborer : Zhou Enlai, Churchill, De Gaulle… Je traversais l’une des périodes les plus difficiles de ma vie. J’étais perdu, sans repères. Je me demandais comment m’en sortir. Un jour, j’entrai dans une bibliothèque et tombai sur ce livre. Je l’ai fini en quelques heures.

Les grands leaders ont échoué et connu le doute. Ils ne sont pas des personnes parfaites, qui ont réussi sans connaître des traversées du désert. Je prenais conscience que je ne devais pas me morfondre. Au contraire, je devais me remobiliser pour sortir de cette situation. Pour cela, je cite toujours ce livre parmi les ouvrages qui m’ont le plus marqué.

Je conseille à tout un chacun de lire des livres de personnes qui ont déjà atteint les objectifs que nous nous sommes fixés. Machiavel écrit dans son livre Le Prince : «Les hommes marchent presque toujours dans des sentiers déjà battus (…) Ils doivent donc prendre pour guides et pour modèles les plus grands personnages, afin que, même en ne s’élevant pas au même degré de grandeur et de gloire, ils puissent en reproduire au moins le parfum.»

Lire leurs biographies et mémoires permet de comprendre les choix qu’ils ont faits, les erreurs qu’ils ont commises, les leçons qu’ils en ont tirées. Cela nous évite bien des erreurs.

Dans un monde de distraction, développer la concentration et le travail en profondeur constitue un avantage comparatif. Les plus grandes œuvres ont été construites par la patience et la focalisation. Passer du temps sur les réseaux sociaux permettra difficilement de créer des choses durables.

Aujourd’hui, nous devons nous réapproprier le livre. Il est un vecteur de tolérance. Il est un accélérateur de carrière. Il permet de retrouver le calme de l’esprit sans lequel il est difficile d’avoir cette paix intérieure.

Fixons-nous comme objectif de reprendre la lecture dès aujourd’hui. Commençons par quelques pages, puis augmentons progressivement. Les effets seront visibles : une pensée plus claire, une créativité renforcée, et une meilleure capacité à affronter les défis de notre temps.

Reprenons le contrôle de notre attention -à nos livres.

Moussa SYLLA

Auteur du livre La conformité bancaire au Sénégal et dans la zone Umoa