«Nous ne devons pas rater la séquence ouverte par le 24 mars»
«La politique n’est pas l’art de dire ce qui flatte, mais l’art de faire ce qui libère durablement.»
Il arrive un moment dans la vie politique d’un pays où la complaisance devient une faute et le silence une complicité. La séquence ouverte par le 24 mars 2024 impose précisément ce moment de vérité. Toute parole publique qui refuse l’exigence de rigueur, toute analyse qui sacrifie la réalité au confort idéologique, toute déclaration qui confond emphase et stratégie contribue objectivement à préparer les désillusions futures. La déclaration commune signée par Espace Leeralante EL 3P, le Cpr Dooleel Pit et Mamadou Wane dit Mao Wane s’inscrit pleinement dans cette dérive. Elle ne relève ni de l’analyse politique sérieuse ni de l’intervention stratégique responsable. Elle relève de l’auto célébration militante et de l’imposture conceptuelle.
Cette déclaration ne cherche pas à comprendre la situation nationale. Elle cherche à s’y installer symboliquement. Elle tente de produire une centralité politique fictive par la seule force du verbe. Elle recycle une pathologie ancienne d’une certaine gauche marginale sénégalaise qui consiste à confondre agitation verbale et rapport de force réel, posture morale et capacité transformatrice, radicalité proclamée et travail politique concret. Sous un vocabulaire enflammé se cache une vacuité stratégique inquiétante.
Le cœur du problème réside dans l’usage inflationniste et irresponsable du mot révolution. Le Sénégal n’a pas vécu de révolution. Une révolution n’est ni une succession de colères populaires, ni une accumulation d’émeutes, ni une alternance électorale conquise sous pression sociale. Une révolution est une rupture structurelle avec l’ordre étatique existant, une refondation profonde des institutions, une transformation durable des rapports sociaux et de production, et surtout une élévation consciente et organisée du niveau politique des masses. Rien de cela n’a été engagé entre 2021 et 2024. Le pays a traversé une insurrection populaire puissante mais politiquement inachevée, sans débouché révolutionnaire structuré. Parler aujourd’hui de révolution n’est pas une approximation. C’est une falsification délibérée.
L’histoire africaine ne manque pourtant pas de repères clairs. L’expérience du Burkina Faso de 1983 sous Thomas Sankara demeure un exemple incontestable de révolution politique. Rupture assumée avec l’ordre ancien, refondation de l’Etat, redéfinition des priorités publiques, politiques sociales cohérentes, mobilisation consciente des masses autour d’un projet idéologique explicite, subordination de l’électoralisme à la transformation structurelle. Cette expérience, malgré ses limites et sa fin brutale, reste identifiable comme révolution. Rien de comparable n’existe aujourd’hui au Sénégal. L’Etat demeure intact dans ses structures, les mécanismes de domination se reproduisent, les pratiques de gestion persistent, et l’opacité prospère. L’écart entre le mot et la réalité est vertigineux.
Cette falsification n’est pas innocente. Elle sert un objectif précis qui est de permettre à des groupes marginaux de s’auto proclamer avant garde sans base populaire, sans capacité stratégique et sans responsabilité réelle. Incapables de produire un projet majoritaire techniquement solide et socialement enraciné, ces groupes tentent de se greffer après coup sur une victoire électorale populaire qui les dépasse largement. Le 24 mars 2024 n’est pas leur propriété idéologique. Il appartient au Peuple sénégalais dans toute sa pluralité sociale territoriale et politique. S’en arroger l’exclusivité relève d’une usurpation historique.
La dérive est d’autant plus grave lorsqu’elle concerne des militants se réclamant comme étant des anciens du Pit/Sénégal. L’adhésion de Dooleel Pit à cette déclaration marque une rupture nette avec l’héritage idéologique et méthodologique du parti. Ce n’est pas cela que le Pit/ Sénégal a historiquement enseigné. Le Pit/Sénégal s’est construit sur la rigueur doctrinale, la précision conceptuelle, la centralité de l’analyse matérialiste et la primauté du programme sur le slogan. Il a toujours refusé la confusion entre agitation et stratégie, entre émotion populaire et conscience politique. En s’associant à un texte conceptuellement faible et historiquement bancal, Dooleel Pit n’actualise pas cet héritage. Il le dilue et le trahit.
Le Pit/Sénégal a toujours affirmé qu’aucune rupture réelle n’est possible sans formation politique, sans organisation disciplinée et sans clarté idéologique. Il n’a jamais confondu insurrection et révolution, ni radicalité verbale et transformation sociale. En abandonnant ces exigences au profit de l’incantation, Dooleel Pit renonce à une ligne politique, mais surtout à une culture militante fondée sur la responsabilité historique.
La référence obsessionnelle à la jeunesse participe du même cynisme. De quelle jeunesse parle-t-on réellement ? D’une jeunesse massivement frappée par le chômage, fragilisée par un système éducatif affaibli, privée de formation politique structurée. Cette jeunesse est courageuse mais elle est instrumentalisée. On la mobilise pour affronter, pour résister, pour payer le prix du conflit, puis on l’efface dès que commence le temps long, complexe et exigeant de la gouvernance. Ce n’est pas de l’émancipation politique. C’est une exploitation.
La question institutionnelle n’échappe pas à cette légèreté dangereuse. L’hyper présidentialisme est désigné comme un mal absolu à abattre, souvent sur le mode incantatoire, sans méthode ni calendrier, comme s’il suffisait d’une proclamation pour refonder l’équilibre des pouvoirs. Or une réforme sérieuse de l’hyper présidentialisme ne peut être ni improvisée ni confisquée par un cercle restreint. Elle engage l’architecture de l’Etat, la stabilité institutionnelle et la confiance démocratique. Si elle doit être menée, elle ne pourra l’être qu’au terme d’une large concertation associant l’ensemble des acteurs politiques, la Société civile organisée et des citoyens avertis, éclairés et informés. Toute tentative de réforme menée dans la précipitation ou dans l’entre-soi idéologique relèverait non d’une démocratisation mais d’un passage en force institutionnel.
La question du souverainisme révèle avec encore plus de brutalité, la vacuité de cette déclaration. Il existe un souverainisme adolescent fait de slogans, de dénonciations automatiques et de postures bruyantes. Il se nourrit de colère, mais fuit les chiffres, évite les contraintes et se dérobe devant la rigueur. A l’opposé existe un souverainisme de sagesse fondé sur la maîtrise des finances publiques, la transparence budgétaire, la planification stratégique, l’investissement productif, la réforme de l’Etat et la reddition systématique des comptes. Sans cela, l’indépendance proclamée n’est qu’un décor.
Les faits sont accablants. Les annexes des rapports d’exécution budgétaires demeurent inaccessibles. Les données actualisées sur la dette publique sont introuvables. Le rapport Forvis Mazars, présenté comme emblématique de la rupture, reste dissimulé. Plus grave encore, la question stratégique des ressources pétrolières et gazières est enveloppée d’une opacité dangereuse. La traçabilité des revenus issus du pétrole et du gaz est inexistante pour le citoyen. Les mécanismes de gestion, d’affectation et de contrôle de ces ressources ne sont ni clairement exposés ni démocratiquement débattus. Or sans transparence sur ces ressources, toute prétention souverainiste relève de la supercherie.
A cela s’ajoutent des zones d’ombre persistantes autour de structures comme l’Onas et l’Aser, avec des procédures contestées et des soupçons sérieux de mauvaise gouvernance. Le silence des autorités n’est pas une maladresse administrative. C’est une faute politique majeure. Lorsqu’un pouvoir se réclame de la rupture morale, chaque zone d’ombre devient une accusation.
Ce qui disqualifie définitivement cette déclaration, c’est son refus obstiné de confronter les proclamations à la réalité des pratiques. On parle de révolution pendant que l’opacité s’installe. On invoque la souveraineté pendant que l’information publique est confisquée. On exalte le Peuple tout en lui refusant la vérité. Cette contradiction n’est pas accidentelle. Elle est structurelle. Elle révèle une culture politique où le slogan remplace le programme, où la morale affichée masque l’absence de rigueur, et où l’indignation sélective sert d’alibi à l’irresponsabilité.
Ne pas rater la séquence ouverte par le 24 mars 2024 exige une rupture radicale avec les mythes confortables et les impostures idéologiques. Le Peuple sénégalais n’a pas voté pour des récits ni pour des incantations. Il a voté pour des actes, pour des politiques publiques cohérentes et pour une souveraineté réelle construite avec méthode, transparence et lucidité. Ceux qui persistent à confondre radicalité verbale et transformation effective ne préparent pas l’avenir. Ils préparent les désillusions politiques de demain.
Amadou MBENGUE dit Vieux Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque – Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit Sénégal
