Monsieur Babacar Gaye pose une question qui mérite d’être débattue avec sérieux. Il refuse de réduire la recomposition politique à une simple bataille de personnes et appelle à une reconstruction fondée sur les idées, les institutions et le renouvellement des générations. Cette ambition est intellectuellement respectable. Elle demeure pourtant enfermée dans une contradiction fondamentale qui affaiblit l’ensemble de son raisonnement.

Il propose de renouveler une famille politique sans remettre en cause le modèle économique, social et idéologique qui l’a portée au pouvoir pendant près d’un quart de siècle. Or, il est impossible de construire un avenir différent avec les mêmes fondations qui ont produit les limites d’hier. Les hommes peuvent changer. Les slogans peuvent évoluer. Les coalitions peuvent se recomposer. Mais lorsque les règles économiques demeurent identiques, les résultats finissent souvent par se ressembler.

Le véritable débat n’oppose donc pas une ancienne génération à une nouvelle génération. Il oppose deux conceptions de l’Etat, de l’économie et de la justice sociale. Il oppose un modèle économique arrivé à saturation à un autre qui reste encore à construire.

Depuis le début des années deux mille, le Sénégal a connu plusieurs alternances politiques. Pourtant, au-delà des différences de style, tous les gouvernements ont largement adhéré aux principes du libéralisme économique, même ceux qui se réclamaient du socialisme. Les privatisations se sont multipliées. Les partenariats public-privé sont devenus un instrument privilégié. Les politiques d’ajustement, les recommandations des institutions financières internationales et la recherche de la compétitivité ont progressivement structuré les choix économiques nationaux. La croissance est devenue la mesure presque exclusive de la réussite publique.

Les résultats apparaissent aujourd’hui contrastés.

Le Sénégal a certes modernisé ses infrastructures, développé son réseau autoroutier, investi dans les transports, l’énergie et plusieurs grands projets structurants. Le pays a également enregistré, avant les récentes turbulences des anarcho-émeutiers de Pastef, des taux de croissance parmi les plus élevés de l’Afrique de l’Ouest. La Banque mondiale estime que la croissance réelle du Pib a dépassé 6% en 2024 avant d’être portée par les premières productions pétrolières et gazières.

Mais derrière ces performances macroéconomiques, persistent des réalités sociales autrement plus préoccupantes.

Selon les données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, le taux de chômage élargi des jeunes demeure particulièrement élevé, tandis que le sous-emploi touche une part importante de la population active. Plus de la moitié des travailleurs évolue encore dans le secteur informel. Les femmes et les jeunes restent les plus exposés à la précarité. L’agri­culture continue d’occuper une proportion importante de la population active tout en contribuant relativement peu à la richesse nationale en raison de faibles niveaux de productivité.

Les chiffres de la Banque mondiale montrent également qu’une part importante des Sénégalais demeure vulnérable à la pauvreté malgré les progrès économiques enregistrés ces dernières années. Quant au Programme des Nations unies pour le développement, il continue de classer le Sénégal dans la catégorie des pays à développement humain moyen avec d’importants déficits en matière d’éducation, de santé et de revenus.

Ces chiffres ne traduisent pas seulement des difficultés conjoncturelles. Ils révèlent les limites d’un modèle.

Monsieur Babacar Gaye affirme que le cycle libéral arrive à son terme. Sur ce point, il faut lui reconnaître une réelle lucidité. D’ailleurs, cette évidence devrait également interpeller Monsieur Abdou Khafor Touré, ainsi que tous ceux qui continuent de croire que quelques ajustements suffiront à corriger les déséquilibres actuels.

Mais Monsieur Babacar Gaye refuse d’aller jusqu’au terme logique de sa propre démonstration. Il souhaite remplacer les acteurs sans modifier véritablement la pièce qu’ils continuent à jouer.

L’Histoire enseigne pourtant qu’un système ne se transforme jamais durablement par un simple renouvellement des visages.

Karl Marx écrivait que «les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement». Cette formule rappelle que les dirigeants agissent toujours dans des structures économiques qui limitent leurs marges de manœuvre. Tant que ces structures demeurent inchangées, les alternances politiques produisent souvent les mêmes effets.

Antonio Gramsci allait plus loin lorsqu’il observait que «la crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître». Cette réflexion éclaire avec une remarquable pertinence le moment politique que traverse aujourd’hui le Sénégal. L’ancien logiciel libéral montre ses limites. Mais le nouveau projet de société peine encore à s’imposer comme une alternative crédible.

Le constat dépasse d’ailleurs largement nos frontières.

Depuis la crise financière mondiale de 2008, le capitalisme connaît une remise en question profonde. Les rapports d’Oxfam montrent année après année que les inégalités patrimoniales continuent de s’accroître. Une fraction extrêmement réduite de la population mondiale concentre une part croissante des richesses, tandis que des centaines de millions de personnes demeurent dans la précarité. Les crises alimentaires, sanitaires, climatiques et énergétiques ont révélé la fragilité d’un système fondé sur la seule logique du marché.

Même les économies traditionnellement les plus libérales ont profondément révisé leurs certitudes.

Les Etats-Unis ont relancé une politique industrielle ambitieuse dans les secteurs stratégiques. L’Union européenne développe des plans massifs d’investissements publics pour accompagner les transitions énergétique et numérique. Plusieurs pays asiatiques continuent de démontrer que l’Etat stratège demeure un acteur essentiel du développement.

Joseph Stiglitz résume parfaitement cette évolution lorsqu’il affirme que «les marchés ne fonctionnent pas dans le vide». Sans régulation publi­que, sans justice fiscale, sans investissements sociaux et sans institutions solides, le marché finit par produire davantage d’exclusion que de prospérité.

Thomas Piketty rappelle également que «l’inégalité n’est pas économique ou technologique. Elle est idéologique et politique». Cette affirmation mérite d’être méditée au Sénégal. Les inégalités ne résultent pas uniquement des lois du marché. Elles découlent aussi des choix collectifs opérés par les gouvernements.

C’est précisément là que l’argumentaire de Monsieur Babacar Gaye révèle sa principale faiblesse.

Il parle abondamment de renouvellement générationnel. Il insiste sur la nécessité de produire de nouveaux dirigeants. Il valorise les institutions. Mais il évite soigneusement d’interroger les choix économiques qui structurent toute action publique.

Or, les institutions ne sont jamais neutres. Elles traduisent toujours une certaine conception de la société.

Produire une nouvelle génération chargée d’appliquer les mêmes politiques économi­ques reviendrait simplement à prolonger un modèle dont les contradictions deviennent chaque année plus visibles.

Le Sénégal n’a pas seulement besoin d’une nouvelle élite.

Il a besoin d’un nouveau contrat social.

Cette reconstruction ne peut venir d’une Droite qui cherche à moderniser le libéralisme sans le dépasser. Elle ne peut pas davantage naître d’un populisme qui prétend parler au nom du Peuple tout en fragilisant les corps intermédiaires, les contre-pouvoirs et les institutions démocratiques.

Elle doit émerger d’une Gauche moderne, démocratique, républicaine, patriotique et profondément africaine.

Une Gauche qui place le travail avant la rente.

Une Gauche qui considère l’éducation comme un investissement productif plutôt qu’une dépense budgétaire.

Une Gauche qui défend la souveraineté alimentaire autant que la souveraineté énergétique.

Une Gauche qui fait de la santé universelle, de la justice fiscale, de la protection sociale, de la transformation industrielle locale, de l’économie sociale et solidaire, ainsi que de la transition écologique, les piliers d’un nouveau modèle de développement.

Une Gauche qui considère que l’économie doit servir l’homme et non l’inverse.

Le Président Uruguayen José Mujica résumait admirablement cette philosophie lorsqu’il déclarait que «le développement ne peut être contre le bonheur». Cette phrase rappelle qu’une Nation ne se mesure pas uniquement à son produit intérieur brut. Elle se mesure aussi à la qualité de vie de ses citoyens, à leur dignité et à leur capacité d’espérer.

Le Sénégal possède une tradition progressiste ancienne et profondément enracinée. Les combats syndicaux, les organisations paysannes, les mouvements étudiants, les intellectuels africains et les partis historiques de Gauche ont largement contribué à l’édification de notre démocratie.

Cette tradition ne demande pas à être célébrée avec nostalgie.

Elle demande à être réinventée.

C’est pourquoi la recomposition politique actuelle constitue une occasion historique.

Elle offre aux forces progressistes une responsabilité immense.

Les partis d’obédience de Gauche ne peuvent plus de­meurer dispersés au moment même où le pays cherche un nouveau cap. Les divergences d’appareil ne doivent plus l’emporter sur les convergences idéologiques.

La Confédération pour la démocratie et le socialisme (Cds) porte, à cet égard, une responsabilité particulière.

Elle doit prendre l’initiative historique de transformer la simple coordination des forces progressistes en une véritable fédération politique capable de parler d’une seule voix aux Sénégalaises et aux Sénégalais.

L’heure n’est plus aux rivalités secondaires ni aux querelles de leadership.

L’heure est au rassemblement.

Le Pit-Sénégal, la Ld, le Msu, le Rtas, Aj/Pads/A, le Ps, l’Afp, entre autres, les mouvements progressistes, les organisations syndicales, les intellectuels, les associations citoyennes, ainsi que toutes les sensibilités attachées aux valeurs de justice sociale, gagneraient à construire une plateforme commune autour d’un projet partagé de transformation nationale.

Cette fédération ne devrait exclure personne dès lors que l’engagement en faveur de la démocratie, de la souveraineté nationale, de la justice sociale et des libertés publiques est clairement assumé.

L’histoire politique enseigne que les grandes transformations ne naissent jamais de l’addition des égos.

Elles naissent de la convergence des convictions.

La recomposition politique qui s’annonce ne sera durable que si elle ose rompre avec les recettes qui ont montré leurs limites.

Le prochain cycle historique ne pourra pas être une simple alternance de générations à l’intérieur du même logiciel idéologique.

Il devra être une alternance de modèle afin de devenir une véritable alternative.

C’est à cette condition que le Sénégal retrouvera une espérance durable.

Les hommes passent. Les partis se transforment. Les générations se succèdent. Mais les peuples n’écrivent une nouvelle page de leur histoire que lorsqu’ils trouvent le courage de changer les idées qui gouvernent leur destin.

Amadou MBENGUE

dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal