«Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle», disait le poète Lamartine. Cette citation résonne fortement dans le contexte actuel du Sénégal, qui traverse une situation sans précédent. Au lieu d’apporter des solutions concrètes aux difficultés qui assaillent de partout les Sénégalais, le président de la République et son Premier ministre semblent se livrer à un divertissement politique, mettant en scène une crise au sommet de l’Exécutif. Dans ce climat tendu, le chef du gouvernement s’illustre par une communication hasardeuse sur les contrats miniers, pétroliers et gaziers, semblant jouer avec un enjeu national majeur comme jouerait un insouciant avec des allumettes dans une poudrière. Ce comportement soulève des interrogations sur la capacité de l’Exécutif à faire face aux défis économiques et sociaux du pays, alors que les attentes de la population en matière de gestion responsable et transparente des ressources sont plus fortes que jamais.
«Rome brûle» à cause d’une situation très tendue au Moyen-Orient, depuis que les Etats-Unis et Israël ont décidé d’attaquer l’Iran il y a une dizaine de jours. Et malgré l’action coordonnée de l’Agence internationale de l’énergie (Aie) et de ses 32 pays membres, qui ont procédé à un déblocage massif de 400 millions de barils de pétrole stratégique afin de compenser la fermeture du détroit d’Ormuz, la situation sur les marchés reste préoccupante. Le prix du baril demeure à des niveaux élevés : le Brent s’échange actuellement à plus de 100 dollars alors qu’il y a une quinzaine de jours, il était à 60 dollars.
Et cette situation n’est pas sans impact sur le Sénégal, qui n’est pas épargné par la crise mondiale liée à la flambée des prix du pétrole. A l’instar de nombreux autres pays, le coût à la pompe a connu une hausse significative, conséquence directe de la montée des prix du baril sur les marchés internationaux. Cette situation provoque une inquiétude croissante car, selon le Premier ministre lors de sa rencontre avec la presse ce jeudi 12 mars 2026, «le Sénégal n’est plus loin de la rupture de stock».
Communication sélective et orientée
La guerre contre l’Iran risque d’avoir des impacts significatifs sur l’économie sénégalaise dans les prochains mois. Selon l’avis de certains spécialistes, les effets pourraient se manifester d’ici deux ou trois mois, affectant divers secteurs du pays. Les prix du fret et des assurances pour la quasi-totalité des produits importés devraient augmenter. Cette progression touchera particulièrement les produits d’hydrocarbures dont la tendance haussière pourrait entraîner une augmentation des prix à la pompe et du tarif de l’électricité. Face à cette situation, l’Etat pourrait être amené à intervenir pour contenir la hausse, soit en subventionnant les prix, soit en renonçant à certaines taxes. Toutefois, ces options sont difficiles à mettre en œuvre dans un pays décrit comme étant «au quatrième sous-sol», avec des «marges budgétaires et financières quasi inexistantes». Cette réalité rend la situation potentiellement intenable et compromet sérieusement les objectifs, de recettes fiscales, de réduction du déficit budgétaire et de couverture des dépenses de l’Etat.
C’est dans ce contexte que le gouvernement a encore fait face à la presse ce 12 mars 2026, pour présenter de prétendus résultats de la renégociation des contrats et conventions dans les secteurs stratégiques du Sénégal. D’après Ousmane Sonko, l’objectif affiché est de rééquilibrer les partenariats afin qu’ils profitent davantage au Sénégal et à sa population, dans une logique de souveraineté économique et de valorisation des ressources nationales. La renégociation a concerné plusieurs secteurs jugés stratégiques, notamment les mines, l’énergie, le pétrole, le gaz et les infrastructures. D’après le chef du gouvernement, les déséquilibres contractuels dans les secteurs minier, pétrolier et gazier ont conduit à un préjudice financier estimé pour l’Etat sénégalais à 1075 milliards de francs Cfa.
D’après ce pouvoir, il semblerait que tout ce qui a été accompli dans le passé au Sénégal soit systématiquement discrédité. Les responsables précédents sont ainsi présentés comme étant exclusivement des acteurs négatifs et nocifs pour le pays : voleurs de milliards de francs de la République, distributeurs abusifs des terres du pays, détourneurs de fonds publics, usurpateurs de biens immobiliers et falsificateurs de contrats. Et comme à son habitude, Ousmane Sonko remet sur la table la question des avantages fiscaux attribués par les précédents régimes à certaines entreprises, insinuant que ces mesures pourraient cacher des anomalies ou des privilèges indus. Pourtant, il convient de rappeler que dans toutes les grandes économies du monde, ces mécanismes constituent des composantes essentielles des politiques publiques visant à stimuler l’investissement, renforcer la compétitivité et générer de l’emploi.
A titre d’exemple, la France sous Emmanuel Macron a instauré d’importantes mesures de soutien aux entreprises : la baisse de l’impôt sur les sociétés de 33, 3% à 25%, la suppression progressive de la Cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (Cvae), la transformation du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (Cice) en allégements pérennes de charges, et des exonérations massives de cotisations sociales. L’ensemble de ces dispositifs représente près de 270 milliards d’euros d’aide, soit plusieurs fois le budget annuel du Sénégal. Pourtant, en France, ces politiques ne font pas l’objet de commissions d’enquête parlementaire répétées ; elles sont perçues comme des outils économiques destinés à renforcer l’attractivité du pays.
L’avènement de populistes se traduit par une communication sélective et orientée, où certaines réalités économiques sont volontairement omises. Par exemple, il n’est jamais précisé aux Sénégalais que l’exonération fiscale constitue avant tout une mesure incitative destinée à soutenir l’investissement. Au Sénégal, la tendance à transformer systématiquement ces sujets techniques en débats politiques ou en procès public risque surtout de véhiculer un message inquiétant auprès des investisseurs. Un pays ne bâtit pas sa crédibilité économique en entretenant une suspicion permanente autour de décisions qui relèvent souvent de stratégies classiques de développement. A force de politiser l’économie et d’alimenter la polémique, on fragilise avant tout l’image et la stabilité économique du pays.
Absence très remarquée du ministre Cheikh Diba aux côtés de Sonko
Mais à y regarder de près, il faut reconnaître à Ousmane Sonko un talent : celui de savoir inventer la vérité qui l’arrange. Il sait alimenter des querelles byzantines à défaut de déformer la vérité. En effet, contrairement à ses affirmations, le projet Yakkar Teranga n’a pas été «repris» par le Sénégal. La vérité est que les compagnies pétrolières impliquées se sont retirées du projet, car elles n’ont pas réussi à trouver des partenaires capables de financer et développer ce gisement complexe. A rappeler que Bp s’était déjà désengagé depuis 2023 de ce gisement, et Kosmos a annoncé qu’il se retirait à son tour en juillet 2026, date d’expiration de son contrat. D’ailleurs, ce retrait de Kosmos a déjà fait la Une du journal Le Quotidien le 3 mars 2026.
Quant au projet Grand Tortue Ahmeyim (Gta), c’est une initiative conjointe entre le Sénégal et la Mauritanie. Le Sénégal ne peut donc pas, à lui seul, dénoncer ou modifier le contrat d’unification qui lie les deux Etats. Les décisions sont prises conjointement, conformément à la loi pétrolière qui encadre strictement ce type de contrat. Les règles sont claires, ne laissant aucune marge à des interprétations politiques ou à des décisions unilatérales.
Dans le secteur minier, particulièrement la cimenterie, des discussions en cours avaient fixé l’année 2026 comme date de fin du régime minier applicable aux cimentiers. Cette échéance correspond à la quinzième année d’activité de la cimenterie Dangote, sachant que toutes les nouvelles cimenteries ont historiquement bénéficié des avantages fiscaux prévus par le Code minier et le Code des investissements du Sénégal. Il ne s’agit donc pas de faveurs particulières, mais d’un cadre légal normal. Depuis, l’adoption du nouveau Code minier en 2016 a modifié les règles pour l’ensemble du secteur.
Par ailleurs, notons qu’à chaque intervention du Premier ministre, marquée par des déclarations retentissantes, souvent jugées très éloignées de la réalité, on constate l’absence notable du ministre des Finances, Cheikh Diba. Ce phénomène n’est pas nouveau : déjà le 26 septembre 2024, lors de la révélation de l’existence d’une supposée «dette cachée», la non-présence du principal responsable des finances de l’Etat avait été fortement soulignée. Plus récemment, lors de la conférence de presse du jeudi 12 mars 2026 consacrée aux résultats des prétendues renégociations des contrats pétroliers et miniers, le sujet des renonciations fiscales et du manque à gagner pour l’Etat a été largement abordé, mais Cheikh Diba a, une fois de plus, opté pour la politique de la chaise vide. Cette répétition interroge : doit-on y voir une volonté du ministre de se dissocier des déclarations du chef du gouvernement, ou s’agit-il simplement d’une question d’indisponibilité ?
Par Bachir FOFANA
