Je fais partie de ces électeurs sénégalais qui n’ont pas approuvé les politiques publiques de l’ancien président de la République Macky Sall. Durant ses deux mandats -un premier de sept ans, puis un second de cinq ans, je n’ai jamais glissé le bulletin marron-beige dans l’urne. Pendant douze ans, je me suis opposé à son action à la tête de l’Etat, dans le cadre normal du pluralisme démocratique garanti par la Constitution. Et pourtant, aujourd’hui, je soutiens sa candidature.
La formule peut surprendre. Elle peut même sembler paradoxale dans un pays où les clivages politiques demeurent souvent rigides et où les positions se figent facilement dans l’affrontement partisan. Mais mon choix ne relève ni d’un revirement politique ni d’une soudaine adhésion au bilan national de l’ancien chef de l’Etat. Il procède d’une réflexion plus large, qui dépasse les frontières du Sénégal : celle de la place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale.
Cette réflexion s’est cristallisée à la lecture de son ouvrage L’Afrique au cœur (Odile Jacob, 2025). Je l’ai parcouru en octobre 2025, au café Le Relais Odéon, boulevard Saint-Germain à Paris, un lieu où j’ai mes habitudes. L’ouvrage aborde plusieurs questions liées au développement du continent et à son insertion dans les équilibres internationaux contemporains. Mais un chapitre, en particulier, mérite l’attention : le quinzième, intitulé «Onu : la juste place de l’Afrique».
Macky Sall y propose une analyse historique et géopolitique de l’Organisation des Nations unies et du déséquilibre qui continue de structurer son architecture institutionnelle.
L’Onu est née en 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle devait incarner une promesse : celle d’un ordre international fondé sur la coopération, le règlement pacifique des différends et la sécurité collective. Mais cette organisation porte encore les marques du monde qui l’a vu naître.
A l’époque de sa fondation, la majorité des pays africains vivaient sous domination coloniale. Ils étaient absents des grandes négociations internationales et inexistants dans la définition des règles du système mondial. Cette absence continue aujourd’hui de produire ses effets. L’Afrique compte désormais 54 Etats membres des Nations unies, ce qui en fait le groupe régional le plus important de l’organisation. Le continent représente également une réalité démographique majeure et un espace stratégique central dans les dynamiques économiques et sécuritaires du XXIe siècle. Et pourtant, il ne dispose toujours d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité.
Les cinq membres permanents – les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume Uni- continuent d’incarner un équilibre hérité de 1945. Un équilibre qui ne correspond plus à la réalité d’un monde devenu multipolaire.
Pour Macky Sall, ce décalage n’est pas seulement une anomalie historique. Il constitue aussi une faiblesse structurelle du multilatéralisme. Car une grande partie des crises examinées par le Conseil de sécurité concerne des pays africains. Une grande partie des opérations de maintien de la paix se déroule également sur le continent. Pourtant, l’Afrique ne participe pas de manière permanente aux décisions les plus déterminantes.
Il en résulte un décalage persistant entre les décisions prises à New York et les réalités vécues sur le terrain. Mais la réflexion de Macky Sall ne se limite pas à la revendication d’un siège permanent pour l’Afrique. Elle s’inscrit dans un questionnement plus large : celui de la place du continent dans la recomposition géopolitique mondiale. Car le monde change. La montée des puissances émergentes, les rivalités stratégiques entre grandes puissances, la fragmentation de l’ordre international et la multiplication des crises globales -climatiques, alimentaires, énergétiques ou sécuritaires dessinent progressivement les équilibres du système international.
Dans cette nouvelle configuration, l’Afrique apparaît à la fois comme un espace de compétition et d’opportunités. Longtemps considérée comme une périphérie du système international, elle devient progressivement l’un de ses centres de gravité démographiques, économiques et stratégiques.
Le continent possède un potentiel démographique unique, des ressources naturelles déterminantes pour la transition énergétique mondiale et une capacité d’innovation croissante portée par une jeunesse dynamique. Dans ces conditions, son exclusion relative des grandes instances décisionnelles internationales devient de plus en plus difficile à justifier. Une représentation accrue de l’Afrique dans les institutions de gouvernance mondiale ne serait pas seulement une question d’équité historique. Elle serait aussi une condition d’efficacité collective face aux crises globales.
C’est pourquoi Macky Sall plaide pour une réforme profonde du Conseil de sécurité et, plus largement, pour un multilatéralisme rénové. Selon lui, la crédibilité des Nations unies dépendra de leur capacité à s’adapter aux réalités du XXIe siècle et à corriger les déséquilibres hérités de l’après-guerre.
Son plaidoyer dépasse donc la simple revendication institutionnelle. Il s’inscrit dans un débat beaucoup plus vaste : celui de la redistribution progressive du pouvoir dans un monde en transition.
Aujourd’hui, les crises internationales se multiplient : guerre en Ukraine, tensions au Proche-Orient, conflit persistant en République démocratique du Congo, dérèglement climatique, insécurité alimentaire, crises sanitaires ou génocide dans la bande de Gaza, selon une commission d’enquête mandatée par le Conseil des droits de l’Homme de l’Onu.
Dans ce contexte d’incertitude globale, la question de l’efficacité du multilatéralisme devient centrale. Et la place de l’Afrique dans ce système ne peut plus être ignorée. C’est dans cette perspective que se situe mon soutien à Macky Sall.
Il ne procède ni d’une loyauté partisane ni d’une proximité politique. Il repose sur une conviction simple : l’ancien Président du Sénégal dispose de l’expérience diplomatique, des réseaux internationaux et de la crédibilité nécessaires pour porter une voix africaine structurée sur la scène mondiale. L’enjeu dépasse les clivages politiques internes au Sénégal. Il concerne la capacité du continent africain à peser davantage dans les institutions qui façonnent l’ordre international.
Au cours de ses responsabilités nationales et internationales, Sall a montré qu’il était capable d’articuler les préoccupations africaines avec les équilibres géopolitiques globaux. Dans un monde marqué par la compétition des puissances et l’instabilité des équilibres internationaux, l’Afrique a besoin de voix audibles et crédibles.
Mon soutien à Macky Sall n’est donc pas celui d’un partisan. C’est celui d’un citoyen convaincu qu’au-delà des débats politiques nationaux, certaines batailles doivent être menées à l’échelle du continent. La place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale en est une.
Je ne suis ni de l’Apr, ni de la République des valeurs, ni du Pds, ni de Rewmi, ni du Ps, ni de Senegaal Bi Ñu Bokk. Ma position ne relève ni de la partisanerie aveugle ni de l’émotion politique. Elle relève d’une exigence stratégique.
Dans un moment de profondes recompositions géopolitiques, le Sénégal devrait être fier de voir l’un des siens porter la voix de l’Afrique sur la scène internationale.
La candidature de Macky Sall, approuvée par l’Union africaine et officiellement déposée au siège des Nations unies à New York par le Président burundais Evariste Ndayishimiye, honore le continent. Le silence de l’Etat du Sénégal, en revanche, interroge. Car le Sénégal s’est longtemps distingué par son engagement en faveur du multilatéralisme et du dialogue international.
Dans un monde qui se reconfigure sous nos yeux, rester silencieux face à une candidature africaine de cette portée revient à se placer en retrait d’un débat historique.
Or la question de la place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale est appelée à devenir l’un des grands enjeux politiques du XXIe siècle. Et dans les moments décisifs de l’histoire, l’indifférence n’est jamais une position neutre.
Birane DIOP
