«Lorsqu’un pouvoir commence à considérer les lois comme des obstacles et non comme des garde-fous, il devient une menace pour la démocratie qu’il prétend défendre.»

Le Sénégal vit un moment politique d’une extrême gravité. Non pas parce qu’un Premier ministre a été limogé. Cela relève du fonctionnement normal des institutions. Mais parce que depuis ce vendredi 22 mai 2026, tout semble s’être déroulé à une vitesse suspecte, dans une opacité inquiétante et dans un mépris grandissant des règles républicaines.

En quelques heures à peine, le pays a assisté à une séquence politique d’une brutalité institutionnelle rare. Le chef du gouvernement est démis de ses fonctions. Deux jours plus tard, le président de l’Assemblée nationale démissionne dans des circonstances qui ressemblent davantage à une opération de repositionnement politique qu’à un acte républicain mûrement réfléchi. Puis, presque immédiatement, l’ancien Premier ministre est propulsé à la tête de l’Assemblée nationale.

Tout est allé trop vite.

Trop vite pour un sujet aussi sensible.

Trop vite pour un dossier juridiquement aussi complexe.

Trop vite pour une démocratie sérieuse.

Car derrière cette précipitation, se cache une question fondamentale que le pouvoir refuse obstinément d’éclaircir : l’ancien Premier ministre pouvait-il juridiquement redevenir député puis être élu président de l’Assemblée nationale ?

De nombreux juristes, notamment des spécialistes du Droit parlementaire, soulignent que l’exercice des fonctions de Premier ministre est incompatible avec le mandat parlementaire. La Constitution et le Règlement intérieur de l’Assemblée nationale encadrent clairement cette incompatibilité. Dès lors, plusieurs interrogations surgissent naturellement : le siège parlementaire était-il devenu vacant ? Fallait-il une procédure particulière pour retrouver la qualité du député ? Une simple décision politique pouvait-elle suffire à rétablir cette qualité ?

Au lieu de répondre sereinement à ces questions, le pouvoir a choisi la fuite en avant.

Aucune saisine du Conseil constitutionnel.

Aucun débat institutionnel transparent.

Aucune clarification officielle.

Seulement une logique de passage en force.

C’est cela qui inquiète profondément.

Car dans une démocratie digne de ce nom, lorsqu’un doute juridique majeur surgit au sommet de l’Etat, les institutions sont précisément faites pour arbitrer et rassurer le Peuple. Ici, c’est l’inverse qui se produit : plus les interrogations grandissent, plus le silence du pouvoir devient pesant.

Le président de la République ne peut plus se taire.

Il ne peut pas laisser les Sénégalais dans un tel brouillard institutionnel. Il ne peut pas se réfugier derrière le silence pendant que le pays se divise entre interprétations juridiques, soupçons politiques et rumeurs incontrôlées.

Son devoir républicain est clair : saisir immédiatement le Conseil constitutionnel afin que la plus haute juridiction compétente éclaire définitivement le Peuple sénégalais sur la légalité de toute cette séquence.

Le Sénégal n’est pas une propriété partisane. Les institutions n’appartiennent ni à un homme ni à un mouvement politique. Elles appartiennent à la Nation.

Le plus troublant est que cette précipitation intervient dans un contexte déjà explosif. Une semaine avant le limogeage, un homme présenté par plusieurs rumeurs comme un proche très intime de l’ancien Premier ministre avait été arrêté. Depuis, les enquêtes, les spéculations et les supputations se multiplient dans l’opinion publique.

Dans un Etat sérieux, précisément pour éviter les amalgames et les théories les plus folles, le pouvoir aurait dû agir avec une extrême prudence, avec transparence et avec un souci constant de crédibilité institutionnelle.

Mais là encore, c’est l’inverse qui s’est produit.

Tout donne l’impression d’une opération politique menée dans l’urgence absolue, comme si certaines forces voulaient verrouiller rapidement les institutions avant que certaines affaires ou certains développements ne viennent perturber leurs plans.

Peut-être est-ce faux ? Peut-être même que ces soupçons sont totalement infondés. Mais dans une démocratie, la responsabilité du pouvoir est précisément d’empêcher la naissance du doute par la transparence et le respect rigoureux des procédures.

Or, aujourd’hui, le doute s’installe partout.

Et ce doute est aggravé par le silence effrayant d’une grande partie des élites intellectuelles sénégalaises. Où sont les professeurs de Droit ? Où sont les grandes voix universitaires ? Où sont ceux qui expliquaient hier encore que l’Etat de Droit était sacré ?

Leur mutisme est incompréhensible.

Dans toutes les démocraties solides, les intellectuels servent de vigies républicaines. Ils rappellent les principes lorsque les passions partisanes menacent de submerger les institutions. Ils parlent même lorsque leur propre camp politique est concerné.

Mais au Sénégal, beaucoup semblent désormais paralysés par la peur, le calcul ou l’alignement idéologique.

Pendant ce temps, le Peuple assiste à un spectacle inquiétant où les règles semblent devenir secondaires dès lors qu’elles contrarient les ambitions d’un parti.

Car le problème de ce parti politique est désormais évident : il entretient un rapport profondément conflictuel avec l’idée même de limite.

La limite juridique le gêne.

La limite institutionnelle l’agace.

La limite démocratique l’irrite.

La contradiction le dérange.

Le contre-pouvoir l’insupporte.

Depuis des années, la même mécanique est observable : installer une tension permanente, exercer une pression populaire constante et transformer toute critique en hostilité politique.

Cette logique est dangereuse.

Une démocratie ne repose pas seulement sur les élections. Elle repose surtout sur l’acceptation des contraintes. Gouverner démocratiquement, ce n’est pas faire tout ce que l’on veut parce qu’on a gagné une élection. C’est accepter que même victorieux, on demeure soumis aux lois, aux procédures et aux institutions.

La limite est le fondement même de la démocratie.

Sans limite, il n’y a plus de République. Il n’y a plus que le rapport de force.

«Les peuples commencent à perdre leur liberté le jour où les institutions cessent d’être plus fortes que les ambitions individuelles.»

Ce qui se joue actuellement dépasse largement une bataille autour d’un poste institutionnel. Ce qui se joue, c’est une conception du pouvoir. Une conception où les institutions doivent s’adapter aux ambitions politiques d’un homme et aux intérêts stratégiques d’un parti.

Aujourd’hui, c’est le Règlement intérieur de l’Assemblée nationale qui semble piétiné. Demain, qu’est-ce qui empêchera qu’on banalise d’autres entorses encore plus graves ?

Car lorsqu’un pouvoir découvre qu’il peut contourner les règles sans conséquence, il finit toujours par aller plus loin.

L’histoire politique africaine est remplie de mouvements arrivés au pouvoir au nom du Peuple avant de considérer progressivement que leur popularité les autorisait à tout.

Aucun pays n’est à l’abri de cette dérive.

Le Sénégal encore moins.

Le président de la Répu­blique doit comprendre l’urgence du moment. Son silence n’est plus neutre. Il devient politique. Il devient institutionnel. Il devient même dangereux.

S’il croit encore à la solidité de l’Etat, alors il doit immédiatement saisir le Conseil constitutionnel. Non pour protéger un homme. Non pour protéger un parti. Mais pour protéger la crédibilité des institutions sénégalaises.

Parce qu’un pays où les lois deviennent floues est un pays où la démocratie commence lentement à s’effondrer.

Et parce qu’à force de vouloir gouverner sans limites, certains finissent toujours par découvrir que les peuples, eux aussi, ont leurs limites.

Amadou MBENGUE

dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal