Abdourahmane Sarr, ministre sortant de l’Economie, du plan et de la coopération, a passé le témoin hier à Cheikh Diba, ministre entrant de l’Economie, des finances et du plan. A cette occasion, l’ex-Mepc est largement revenu sur la nouvelle configuration ministérielle, ses expériences au sein du gouvernement Sonko II durant ces deux dernières années…
Par Dialigué FAYE – «En 2019, lors de la création d’une architecture institutionnelle séparant les fonctions économiques et de planification des fonctions financières et budgétaires, j’avais publié un article dans lequel je défendais une plus grande intégration de ces responsabilités stratégiques de l’Etat. Ma conviction était simple : les politiques économiques, budgétaires, financières et de planification produisent davantage de résultats lorsqu’elles sont conçues et conduites dans un cadre cohérent unifié. L’enjeu n’était pas organisationnel. L’enjeu était stratégique.
Je me réjouis de constater qu’aujourd’hui, cette vision trouve une traduction institutionnelle à travers la renaissance du ministère de l’Economie, des finances et du plan. Au-delà des organigrammes, ce qui compte est la cohérence de l’action publique. Le respect de cette cohérence sera essentiel entre vos deux ministres délégués. Cadrage macroéconomique et stratégie d’endettement, maturation des projets, respect de la disponibilité des espaces budgétaires à moyen terme par axe, par pôle et par ministère, effet de levier avec le privé sur les disponibilités budgétaires et qualité de la dépense : l’ensemble de ces fonctions relèvent d’un travail en amont par l’économie et le plan.
Le développement exige de la continuité, de la coordination et de la persévérance. Les politiques publiques ne doivent pas être réinventées à chaque changement d’équipe. Elles doivent être évaluées, améliorées et poursuivies lorsqu’elles servent l’intérêt général.»
«Ne pas réinventer les politiques publiques à chaque changement d’équipe»
«Cette expérience au gouvernement a également renforcé plusieurs convictions qui m’animent depuis de nombreuses années. Je demeure convaincu que la liberté économique, l’initiative privée, la concurrence, l’innovation, la responsabilité individuelle et collective, ainsi que la discipline macroéconomique, constituent les fondements indispensables de la productivité et du développement durable. La création de richesses précède leur redistribution, mais la protection sociale est essentielle. L’investissement productif précède la prospérité durable. La confiance précède l’accumulation du capital et la stabilité macroéconomique demeure le socle sur lequel se construisent les ambitions nationales. De ce dernier point de vue, le Sénégal est à la croisée des chemins.
Mon expérience au gouvernement a renforcé une conviction ancienne : la souveraineté économique et l’intégration régionale ne s’opposent pas. Elles se renforcent mutuellement. Depuis de nombreuses années, je défends l’idée que le renforcement de l’Uemoa dans la liberté économique constitue un levier essentiel de la souveraineté économique de nos Etats dans notre espace : ce que j’appelle le souverainisme libéral (Moom sa bopp, menel sa bopp, yewwi rewmi, yewwi gox yi, yewwi nit gni).
Notre union dispose d’atouts considérables : une monnaie commune stable, une banque centrale crédible, un marché régional de capitaux en développement et des institutions régionales solides. Ces acquis doivent être consolidés et approfondis. Le marché régional sur lequel je savais qu’on pouvait compter, avait justifié l’ampleur de sa prise en compte dans la stratégie d’endettement que nous avions produite dès notre prise de fonction. Pas une stratégie de gestion de la dette seulement, mais une stratégie d’endettement qui prend en compte des facteurs macroéconomiques et politiques fondamentaux, notamment régionaux, dans les options de financement. La réalité nous a donné raison.
L’approfondissement du marché financier régional, le développement d’instruments communs de financement dont un fonds souverain régional, le renforcement de la capacité d’intervention de nos institutions financières et monétaires, ainsi qu’une autonomie croissante dans la définition de nos objectifs économiques et de change, constituent, à mes yeux, des évolutions naturelles auxquelles notre espace devra progressivement réfléchir.
L’une des grandes transformations observées ces dernières années est également la place croissante des investisseurs non résidents dans le financement de nos économies. Cette évolution témoigne de l’attractivité de notre espace économique. Mais elle nous rappelle également l’importance de renforcer notre capacité collective à mobiliser davantage notre propre épargne, à financer davantage notre propre investissement et à accumuler davantage notre propre capital. Notre régime monétaire a un rôle à jouer de ce point de vue. La souveraineté économique ne se décrète pas. Elle se construit.
La souveraineté économique ne consiste pas à s’isoler du monde. Elle consiste à coopérer avec le monde à partir d’institutions fortes, crédibles et libres. Je ne vous l’apprends pas. La doctrine du Fmi est : «Les Etats choisissent, le Fmi les accompagne dans les choix crédibles qu’ils ont faits.»…»
