Depuis son irruption remarquable sur la scène politique sénégalaise, Ousmane Sonko semble prisonnier d’un dilemme particulièrement absurde. D’un côté, ses détracteurs le scrutent à la loupe en guettant scrupuleusement la moindre maladresse, le moindre mot de trop et la moindre décision discutable afin de proclamer qu’il est enfin «démasqué». De l’autre, certains de ses partisans les plus fervents le présentent comme un oracle infaillible, une figure quasi mythique dont chaque geste serait inspiré par une pureté absolue.

Ces deux postures, pourtant opposées en apparence, procèdent d’une même erreur : le refus de considérer Sonko pour ce qu’il est fondamentalement, un homme.

Il est temps de rappeler une vérité philosophique aussi simple qu’essentielle que notre époque médiatique semble avoir oubliée : l’homme est un être capable du pire comme du meilleur. Il n’est ni un démon ni un ange. Il est cette créature singulière qui porte en elle la grandeur des révolutions et la fragilité des passions. Nous commettons souvent des erreurs, et c’est précisément parce que nous nous trompons que nous sommes des êtres humains faillibles. Un être qui ne se trompe jamais n’est pas un surhomme : c’est un automate, un algorithme ou, pire encore, un tyran qui dissimule soigneusement ses failles sous le vernis de l’autoritarisme et de la terreur.

Dès lors, pourquoi cette obsession autour des erreurs réelles ou supposées de Sonko ? Parce que nous vivons à l’ère du soupçon permanent. On lui reproche son passé militant, ses colères viscérales parfois abruptes, certains jugements jugés expéditifs ou encore quelques approximations tactiques. Mais ces reproches sont-ils véritablement politiques ou traduisent-ils, au fond, une incapacité à accepter l’imperfection inhérente à toute condition humaine ?

L’exigence d’infaillibilité constitue un piège redoutable. Elle sert très souvent d’arme de disqualification contre ceux qui contestent l’ordre établi. On exige de l’opposant qu’il soit plus pur que l’eau bénite, alors même que l’on pardonne au système ses défaillances, ses injustices et parfois ses fautes les plus graves et les plus intolérables. Ainsi s’opère une étrange inversion des valeurs : l’individu est condamné pour ses imperfections tandis que les mécanismes qui produisent les inégalités sont absous de leurs responsabilités.

Venons-en à l’essentiel. Peut-on aimer un homme politique et croire qu’il ne se trompera jamais ? Non, mille fois non. Cela ne relève pas de l’adhésion politique ; cela relève de l’idolâtrie. Or l’idolâtrie est l’ennemie la plus dangereuse de l’engagement, car elle prépare inévitablement et irrévocablement les plus cruelles désillusions.

Si vous soutenez Sonko parce que vous le croyez infaillible, alors vous ne le soutenez pas réellement : vous entretenez alors une illusion. Et le jour où cette illusion se fissurera, car elle se fissurera nécessairement et inévitablement, puisque nul être humain n’échappe à l’erreur, votre déception risque d’être à la mesure de votre aveuglement.

On adhère absolument à un homme politique pour les principes qu’il porte et les valeurs qu’il incarne. Si tant de Sénégalais soutiennent Ousmane Sonko, c’est parce qu’ils voient en lui à coup sûr l’incarnation d’une rupture, l’affirmation d’une souveraineté retrouvée, la dénonciation du néocolonialisme et la quête d’une plus grande justice sociale. On soutient un cap, une vision et un projet, et non la perfection supposée d’un homme.

Ses valeurs telles que la dignité, la liberté, la souveraineté et la vérité sont-elles annulées par un impair ou une erreur humaine ? Evidemment non. Ces principes dépassent l’individu. Ils constituent le phare et la boussole ; l’homme n’est que le navire. Il peut être secoué par les tempêtes, parfois même cabossé par les épreuves, mais l’essentiel demeure sa capacité à maintenir le cap et à rester ferme dans ses convictions.

Les critiques les plus acerbes, celles qui refusent à Sonko le droit à l’erreur, pèchent très souvent par malhonnêteté intellectuelle. Elles confondent l’accessoire et l’essentiel, l’homme et le projet. Elles voudraient réduire la politique à une compétition de vertus individuelles, alors qu’elle demeure avant tout un rapport de forces, d’idées et de visions du monde.

Pour certains, Sonko ne serait légitime que s’il était un saint. Mais les saints changent rarement le cours de l’histoire ; ils inspirent les consciences. Ce sont les hommes avec leurs convictions, leurs passions, leurs colères et leurs imperfections qui transforment les sociétés et font basculer les époques.

Alors, cessons cette mascarade. Arrêtons d’exiger de Sonko qu’il soit un surhomme. Jugeons-le sur son projet. Jugeons-le sur ses actes. Jugeons-le sur sa capacité à promouvoir la souveraineté nationale, à améliorer les conditions de vie des Sénégalais et à incarner une alternative crédible. Mais ne lui reprochons pas d’être humain.

Car lui reprocher son humanité revient, en réalité, à lui reprocher de ne pas être un dieu. Et c’est souvent une manière commode d’éviter le véritable débat politique.

Aimons-le pour ses principes ou combattons-le pour ses idées. Mais ne l’idolâtrons pas au point de lui refuser le droit à l’erreur car l’idolâtrie d’aujourd’hui prépare souvent la haine de demain.

L’humain demeure la mesure de toute chose et non l’infaillibilité. Et Sonko, dans toute sa complexité, nous rappelle une vérité fondamentale : la politique n’est pas une affaire d’êtres parfaits ; elle est une affaire d’hommes et de femmes vivants et engagés dans les contradictions de leur temps.

Madame Diama BADIANE

Sociologue, Philosophe

et Essayiste