Pour une souveraineté intellectuelle en Afrique — Partie 2/2 (suite et fin)
Dans la première partie de cette tribune, nous avons décrit l’anatomie de l’exclusion intellectuelle en Afrique -pratiquée de l’intérieur par des pairs qui vous connaissent, renforcée de l’extérieur par les institutions académiques franco-européennes- et introduit le concept gramscien d’intellectuel organique comme outil de réponse. Nous en examinons ici les fonctions vitales, l’architecture institutionnelle nécessaire et les enjeux de souveraineté qu’elle engage.
III. Quatre fonctions vitales pour des nations en construction
Pourquoi des intellectuels organiques sont-ils un impératif national -et non un simple enrichissement du paysage académique ? Parce qu’ils remplissent quatre fonctions que le système actuel est structurellement incapable d’assurer.
1. La décolonisation effective de la pensée
La décolonisation intellectuelle est le chantier le plus systématiquement évoqué et le moins sérieusement engagé du débat africain contemporain. Elle est devenue une rhétorique, parfois sincère, souvent instrumentale, qui recouvre rarement un travail épistémique réel.
Entendons-nous bien, décoloniser la pensée ne signifie pas rejeter les apports des sciences sociales occidentales. Cela signifie cesser de postuler que les problèmes africains sont des versions retardataires des problèmes européens, appelant les mêmes solutions avec quelques années de décalage. Cela signifie prendre au sérieux la proposition que les réalités africaines, la complexité des rapports à la terre, les formes de solidarité communautaire, les régimes d’autorité pluriels, les temporalités non linéaires du développement, peuvent exiger des catégories analytiques qui n’existent pas encore dans les bibliographies canoniques.
L’intellectuel organique est le seul à pouvoir accomplir ce travail, parce qu’il est le seul à penser depuis ces réalités plutôt que de les observer de l’extérieur. L’économiste formé à Harvard qui analyse l’agriculture africaine depuis les modèles de dotation factorielle produit un savoir valide à l’intérieur de ses propres hypothèses et systématiquement inadapté à des réalités où le foncier est avant tout un rapport social avant d’être un facteur de production. L’intellectuel organique enraciné dans les communautés rurales sait ce que ne sait pas le modèle : que la question ne porte pas sur la productivité marginale de la terre, mais sur qui a le droit de décider de son usage.
2. La construction d’un récit continental autonome
Les nations se racontent elles-mêmes, ou se font raconter par d’autres. Cette alternative n’est pas rhétorique, elle a des conséquences politiques et économiques profondes. Les pays africains sont, depuis des décennies, beaucoup plus souvent racontés par d’autres que par eux-mêmes. Les rapports du Fmi sur leurs trajectoires budgétaires, les évaluations de la Banque mondiale sur la qualité de leurs systèmes éducatifs, les analyses de think tanks américains sur leur stabilité démocratique : tous ces récits constituent l’Afrique dans l’imaginaire global. Ils ne sont pas nécessairement malveillants. Mais ils obéissent à des logiques qui ne sont pas celles des peuples africains.
Selon une étude publiée en 2019 par l’African Studies Association, les publications académiques sur l’Afrique subsaharienne sont encore produites à 68% par des chercheurs basés en Europe ou en Amérique du Nord. Pour ce qui concerne spécifiquement les politiques économiques africaines, ce chiffre monte à 74%. Autrement dit, les termes dans lesquels les sociétés africaines comprennent et débattent de leurs propres trajectoires économiques sont majoritairement définis de l’extérieur.
L’intellectuel organique, ancré dans les mémoires et les aspirations des peuples, est le seul à pouvoir inverser ce rapport. Non pas en produisant un récit nationaliste idéalisé (la contre-narration romantique est aussi peu utile que le discours externalisé), mais en proposant une lecture des trajectoires nationales depuis leurs propres contradictions internes, leurs propres dynamiques, leurs propres logiques de changement.
3. La résistance à la récupération par le pouvoir
L’intellectuel dont la légitimité dépend de la bienveillance des réseaux institutionnels, est, par construction, vulnérable à la cooptation. Son autorité lui vient d’en haut : elle peut lui être retirée d’en haut. Sa critique du pouvoir est nécessairement limitée par cette dépendance structurelle. L’intellectuel organique dont la légitimité émerge de l’ancrage dans un groupe social, dans une communauté, dans une pratique de terrain, celui-là n’a pas besoin de la validation institutionnelle pour exercer son autorité. Il peut critiquer sans risquer de perdre ce qui fonde son statut. C’est cette indépendance fondamentale qui rend sa voix stratégiquement irremplaçable dans les moments où la société a besoin d’une critique non domestiquée.
L’histoire africaine récente offre plusieurs exemples de cette dynamique. Au Burkina Faso, pendant les décennies qui ont précédé l’insurrection de 2014, c’est moins dans les cercles académiques institutionnels que dans les syndicats enseignants, dans les organisations de la Société civile ancrées localement, dans les réseaux intellectuels informels, que s’est maintenu un discours critique sur le régime en place. Lorsque la rupture est intervenue, ces réseaux ont fourni le cadre cognitif d’une contestation qui ne s’est pas réduite au renversement d’un homme, mais a porté (au moins dans ses premières années) une critique plus structurelle du modèle politique. Dans d’autres contextes, en Afrique de l’Ouest comme en Afrique centrale, c’est dans les espaces qui échappaient aux circuits institutionnels de la visibilité (les mouvements citoyens, les forums de la Société civile, certaines radios communautaires) que s’est forgée la critique la plus incisive des pouvoirs établis. L’intelligentsia établie, dans sa grande majorité, est arrivée après, parfois longtemps après.
4. La production de savoirs actionnables
La quatrième fonction est peut-être la plus immédiatement stratégique : l’intellectuel organique produit un savoir qui peut directement informer l’action collective, parce qu’il est produit depuis les mêmes coordonnées que cette action. Le savoir produit pour les revues académiques internationales obéit à des critères de validation qui répondent aux questions des pairs de ces revues, pas nécessairement aux questions des décideurs africains, encore moins aux questions des acteurs du développement local. Cette déconnexion n’est pas une tare, c’est une caractéristique structurelle d’un système académique global dont les incitations ne sont pas alignées avec les besoins du développement africain.
L’intellectuel organique, parce qu’il est dans le problème qu’il analyse, produit un savoir de nature différente : moins généralisable peut-être, moins citable dans les revues à facteur d’impact élevé, mais directement utilisable par les acteurs qui ont besoin de comprendre pour agir. Le chercheur qui a passé cinq ans à travailler avec des communautés côtières sur les effets de l’érosion et de la montée des eaux, a quelque chose que n’a pas le modélisateur climatique de Genève : une compréhension fine des mécanismes d’adaptation locaux, des logiques de résistance communautaire, des points de bascule où l’intervention extérieure peut appuyer plutôt qu’interrompre des dynamiques locales déjà en cours.
IV. Construire les réseaux : une architecture institutionnelle
Reconnaître la valeur de l’intellectuel organique ne suffit pas. Le rendre possible suppose de construire délibérément les structures qui permettront son émergence et sa durabilité. Cette construction n’est pas un problème académique, c’est un problème d’architecture institutionnelle. Trois niveaux d’intervention sont nécessaires.
Au niveau des universités, la transformation passe par une révision profonde des critères d’évaluation académique. Aujourd’hui, le système Cames, comme la quasi-totalité des systèmes d’évaluation académique dans le monde, récompense les publications dans les revues indexées internationalement. Or, une publication dans World Development ou dans le Journal of African Economies requiert des questions et méthodologies compatibles avec les attentes éditoriales de ces revues, qui ne sont pas les attentes d’un intellectuel organique africain. Introduire dans les critères de promotion une valorisation équivalente des publications dans des revues africaines rigoureuses, des ouvrages de vulgarisation de haute qualité, des expertises pour des institutions publiques nationales, serait un signal structurel fort.
Au niveau du financement de la recherche, la dépendance aux bailleurs internationaux crée une servitude épistémique aussi réelle que la servitude financière. Lorsque les grandes fondations américaines et européennes financent 70% de la recherche en sciences sociales en Afrique subsaharienne (donnée documentée dans le rapport 2021 de l’Aosis sur le financement de la recherche africaine), les agendas de recherche sont inévitablement informés par les priorités de ces fondations. Des fonds souverains nationaux de financement de la recherche en sciences sociales, même modestes, auraient une valeur stratégique disproportionnée à leur montant : ils créeraient des espaces de production du savoir réellement autonomes.
Au niveau des médias et de l’espace public, l’enjeu est de créer des plateformes qui fonctionnent sur des critères de sélection différents de ceux des médias dominants. Non pas des médias militants : le problème n’est pas l’absence de partialité, mais l’absence de diversité des partialités. Des revues de qualité, des podcasts intellectuels, des forums de débat ancrés dans les réalités régionales et provinciales, plutôt que concentrés dans les capitales et calibrés pour leurs seules élites.
Ces trois niveaux d’intervention sont complémentaires. Changer les critères d’évaluation académique sans créer les espaces de publication alternatifs ne produit que de la frustration. Créer ces espaces sans les ancrer dans des financements pérennes les condamne à la précarité. L’architecture doit être pensée comme un système, pas comme un ensemble de mesures isolées.
V. La souveraineté comme projet épistémique
Le terme de souveraineté est aujourd’hui omniprésent dans le débat public africain. On parle de souveraineté économique, de souveraineté monétaire, de souveraineté alimentaire. Rarement de souveraineté intellectuelle : pourtant la condition de toutes les autres. Il faut ici nommer une vérité inconfortable : une Nation qui ne produit pas ses propres catégories d’analyse ne peut pas produire ses propres politiques. Elle peut adopter, adapter, imiter : elle ne peut pas innover au sens stratégique du terme. La souveraineté économique sans souveraineté intellectuelle est une façade : on change les noms sur les portes des ministères sans changer les raisonnements qui s’y tiennent.
L’histoire récente du continent l’illustre avec une précision cruelle. Les politiques d’ajustement structurel des années 1980 et 1990 n’ont pas seulement été imposées de l’extérieur, elles ont été intériorisées et défendues par des générations d’intellectuels africains formés dans les universités et institutions financières internationales, qui avaient fait leurs les présupposés analytiques de ces politiques. La critique la plus lucide de ces politiques n’est pas venue de l’intérieur de ce système : elle est venue, souvent, des chercheurs les moins bien intégrés dans les réseaux de la visibilité institutionnelle, ceux qui n’avaient pas à ménager leurs positions.
La question qui se pose aujourd’hui à travers le continent, alors que plusieurs régimes déploient des discours souverainistes dont la sincérité n’efface pas l’ambiguïté, est précisément celle-là : de quel savoir disposons-nous pour conduire les ruptures annoncées ? Les acteurs qui ont pris le pouvoir ont-ils accès à des intellectuels organiques, enracinés dans les réalités locales, indépendants des réseaux institutionnels qui ont produit les politiques que l’on prétend rompre, ou bien vont-ils reproduire le paradoxe de tous les gouvernements africains dits de rupture, qui ont changé de rhétorique en conservant les mêmes conseillers formés dans les mêmes écoles et pensant dans les mêmes catégories ?
La réponse à cette question ne se jouera pas dans les palais, mais dans les universités, les laboratoires de recherche, les cercles de pensée, les médias intellectuels. Elle se jouera dans la capacité d’une génération d’intellectuels africains à se reconnaître mutuellement, à construire des solidarités fonctionnelles au-delà des jalousies de positionnement, à produire ensemble un savoir ancré dans les réalités vécues de leurs sociétés. La solidarité intellectuelle retrouvée ne sera pas un accomplissement moral, ce sera un acte politique. Car une Nation qui pense par elle-même est déjà, en un sens fondamental, une Nation souveraine.
Chérif Salif SY est économiste-politiste, professeur et consultant international. Il dirige le cabinet C2S/International Consulting Services et enseigne l’intelligence économique à l’Institut supérieur de finances (ISF) de Dakar.
