Il est de notoriété publique que la politique n’a jamais été une affaire de peureux et de paresseux. Les adeptes de cet art peuvent rester inchangés, tout en se métamorphosant suivant le vent des intérêts. Des acteurs, voilà ce qu’ils sont !
Dans ce champ de bataille où se croisent hommes et femmes de mauvaise foi, arrivistes exacerbés, hommes de valeurs travesties, du moins tout profil avec son niveau d’obscurité, pour faire allégeance à la complaisance : il faut être faux pour rester vrai aux yeux de ses semblables. Mais en réalité, la majorité ne se contente que de la face visible de l’iceberg, sans pour autant interroger l’envers du décor, cogiter sur ces lendemains incertains qui taraudent l’esprit du politicien, ces peurs indicibles enfouies dans son mutisme, qu’il tente, tout vainement, de dissimuler. Il n’est pas immunisé, comme pourrait le penser un profane. Cette bataille invisible à laquelle se livre l’homme politique, en essayant de la surmonter, est synonyme de courage et de fausseté, de détermination et d’hypocrisie. Elle est peut-être la sève nourricière de sa force pour s’affranchir des écueils qui s’érigent dans son itinéraire.
Ce sont ces vérités tues et méconnues par le grand public que Fary Ndao nous décrypte dans son ouvrage intitulé Le dernier des arts, publié en 2024 par la maison d’édition Présence africaine. Son immersion dans l’univers romanesque atteste que l’écriture n’est l’apanage de personne, qu’elle est une passion qui peut sommeiller en quiconque, même pour le géologue, romancier par effraction, comme il a coutume de le dire. Le dernier des arts nous plonge dans la vie de Sibilumbaye Fall, candidat présidentiel, en pleine campagne électorale. Une campagne qui révèle l’homme qui est derrière le candidat, avec ses passions, ses qualités, ses défauts et son lot de remords.
De Sibi, nous pouvons retenir une avalanche de choses sur les politiciens, jadis insignifiantes pour d’aucuns. A travers ce chef-d’œuvre, l’auteur nous révèle que le désir d’être Président n’est généralement pas fortuit. Loin d’être une simple envie, il peut émaner d’une certaine obsession pour la République que le politicien concrétise une fois que le vase de l’engouement atteint son paroxysme. La politique, à en croire Fary, est une «affaire de tripes et de cœur». Cela dit, si ce n’est pas trop dire, elle n’est pas faite pour les vertueux, les gens altruistes et magnanimes, mais pour les égoïstes et les imposteurs. Elle peut faire se départir l’initié de ses convictions profondes, ses valeurs intrinsèques, ses principes enracinés dans sa personnalité ou hérités de ses aïeuls, pour baigner dans les fleuves du mensonge, de la tromperie et des promesses fallacieuses. Le meilleur d’entre eux est peut être celui qui est le pire. Celui qui ne fait prévaloir que son propre intérêt, qui s’allie au gré des opportunités, qui fait l’éloge de ses adversaires, jette le discrédit sur ses partenaires, et qui promet monts et merveilles à tous. Car, faut-il le rappeler, la politique est faite de ruses, de manœuvres et de tactiques. La fin justifie les moyens !
Au-delà de son environnement toxique, elle nécessite de bâtir un entourage solide dont il faut se méfier prudemment, qui fera office d’armature pour continuer cette aventure plus ambiguë que celle de Cheikh Amidou Kane. Entourage auquel la confiance accordée ne tient qu’à un fil jamais bien ficelé, car pouvant être descellé par le caractère cynique de l’homme. En se basant sur cet opus qu’est Le dernier des arts, il n’est pas vain de croire que le prix de sa survie dans cette jungle est de consentir des sacrifices. Tout au long de sa campagne, Sibi nous édifie sur ses nuits de sommeil compromises, ses moments d’intimité furtifs passés avec sa famille : un luxe que s’offre tout homme, mais dont le politicien se prive. Les problèmes matrimoniaux ne seront pas épargnés, comme ces disputes chroniques avec sa bien-aimée épouse Zeyna, endurante et compréhensive. Pour ainsi dire, derrière les succès des grands hommes politiques, se cache toute une armada d’efforts faits par leur galon pour allier vie conjugale et parcours politique. Notre candidat en lice avait aussi ses inquiétudes et ses crises d’humeur. Il lui arrivait d’être indifférent et sensible, de rester aphone ou complice face à certaines dérives de ses alliés, au point d’en vouloir à sa culpabilité. Submergé par le poids de l’espoir d’une jeunesse inquiète, de pères de famille endurcis et de vieilles dames battantes, la dette morale de l’homme politique peut peser très lourd.
Que dire des médias ? Ce quatrième pouvoir -qu’il qualifie comme «l’incarnation du mal nécessaire en politique»- assène des rumeurs à une vitesse inouïe. Le politicien est celui qui tient tête aux ouï-dire de la presse, révélatrice de faits avérés et de fake news. Quant à Sibi, il manipulait ingénieusement la masse pour être à l’affût de la désinformation. A chaque sortie, son discours était remodelé par lui-même avec le concours de son équipe, afin de rassurer sa base électorale. Chaque mot, chaque figure de style, chaque argument était bien calibré pour paraître plus crédible et percutant qu’il ne devrait l’être. Un discours qui ne laisse en rade aucun secteur de la vie et aucune frange sociétale. Il est aussi celui qui arpente les provinces frères, dialogue avec les contrées sœurs, pratique leur religion, vit au cœur de leurs réalités, de leurs cultures et de leur quotidien. Par-là, nous pouvons encore retenir que le politique est celui qui ressemble à ses sympathisants, qui se fond dans leur vécu, construisant ainsi une relation de proximité et de complicité, gages de confiance réciproque.
L’argent n’est pas chose étrangère en politique. Il brise les amitiés stériles, sème la zizanie et brouille les pistes. Souvent, il est à l’origine de votes anodins, de ralliements de dernière heure, qui prennent au dépourvu tout novice en cet art mais jamais les acteurs de ce ghetto. En fins stratèges, ces derniers s’en servent pour enrichir le militant goorgoorlu ou le candidat exempt de probité. Les politiques sont souvent distants et discrets non pas en raison de leur volonté, mais sous le dictat de leur entourage. Privés d’une simple ballade solitaire au marché ou une assistance aux festivités, ils s’en veulent dans leur for intérieur. Ils demeurent, tout de même, nostalgiques de leur vie d’antan, cette vie où la simple présence de sa fille ou de sa femme, une course en plein air ou un thé débat avec ses amis suffisaient pour être heureux. La solitude, également, est un fidèle compagnon du politicien, car étant le maître du dernier mot.
Par ailleurs, certains passages comme celui de la kora, de l’essence de la lecture décrit par le vieux Diassé, de la nostalgie de l’enfance, des jihadistes du Sahel, ont été abordés avec une imagination rare. Le choix de la chanson de Youssou Ndour, Gaindé, comme son de campagne pour Sibi est frappant. En politique, la musique occupe une place non négligeable. Le succès retentissant de Goor gi de Pape et Cheikh à l’endroit du Président Wade, lors des joutes électorales, en est un exemple patent.
S’amuser à lire Le dernier des arts, c’est aussi découvrir le footeux qui ne cache pas sa passion pour le ballon rond, l’ingénieur qui arbore son amour pour les magmas, et le panafricaniste chérissant le continent africain. C’est surtout être témoin de l’œuvre d’un «romancier par effraction» à la plume puissante, à la densité intellectuelle avérée, au jargon enrichissant et à l’inspiration débordante. Fary, j’ose le croire, fera partie de ce cercle restreint d’auteurs sénégalais et africains qui, sans nul doute, tremperont leur plume dans l’encre appartenant aux meilleurs écrivains de notre temps, sinon des plus talentueux. Toutefois, malgré la noirceur de cet art qu’est la politique, cette lueur d’espoir populaire, elle, doit subsister.
Médoune SALL
Etudiant en Master Droit Public, Ugb
