Mon ami Massaër Sall vient de m’envoyer son livre remarquable sur l’histoire de Mbane, où j’ai fait des études des années durant. Je garde de très bons souvenirs de ce gros bourg dont l’histoire est riche, et qui m’a permis surtout de goûter à certains privilèges tels que l’électricité, la télévision, auxquels je n’avais pas accès dans mon milieu d’origine. Le monde rural vit dans une extrême indigence économique et culturelle, même si, il faut bien le dire, le Président Macky Sall a fait des progrès remarquables.
L’on sait que, dans les milieux défavorisés qui subissent la violence culturelle symbolisée par l’impossibilité de trouver des livres, des archives, il est difficile de prémunir la mémoire contre l’oubli. Seule la tradition orale dont on connaît les limites, permet de ne pas subir ce que l’inoubliable Amadou Hampâté Bâ a appelé la «rupture des chaînes de transmission initiatique», à savoir l’impossibilité de transmettre aux générations futures les valeurs léguées par les Anciens du fait de plusieurs raisons. Dans les milieux bourgeois, où il existe une grande culture de l’écriture, la «culture légitime», on peut faire aisément la généalogie des membres de la communauté en excavant le passé : il y a des documents qui témoignent de la vie des passants. Pour écrire l’histoire d’un village, en revanche, il faut glaner des informations par-ci, par-là auprès des bibliothèques (je veux parler des vieillards, ces personnes auxquelles on attribue des qualités telles que le savoir encyclopédique, la sagesse, pour reprendre la formule célèbre de l’auteur d’Aspects de la civilisation africaine), reconstituer un passé en lambeaux, etc. C’est un travail périlleux et fastidieux, qui exige patience et méthode.
Le livre de Massaër, qui a le mérite d’exister et auquel le lecteur doit donner une grande importance puisqu’il constitue un document historique fondamental, veut donner aux jeunes un outil pour comprendre l’histoire de leur village. A lire ce récit si bien écrit -l’écriture de cet informaticien devenu écrivain est limpide-, l’on comprend que l’auteur ambitionne d’abord de saisir les évènements auxquels il a assisté : il veut en finir avec des stigmates. Sans doute son projet d’écriture émane-t-il de ce souci de comprendre et de témoigner, puisque, selon lui, les jeunes, qui s’intéressent moins à l’histoire et à la culture, doivent aussi découvrir les défis que la communauté devait relever pour survivre.
Le récit que nous propose notre écrivain met en évidence la résilience, la dignité, le goût pour le travail ; bref, les valeurs sacrées que les habitants de Mbane ont en partage. On peut aussi y lire la vie des ruraux de notre pays, de ces «gens du peuple» dont les histoires ne sont pas racontées, et qui subissent au quotidien les mécanismes de reproduction de la domination. L’auteur de ce livre a écrit pour les siens. De fait, son livre pose un acte politique remarquable et salvateur.
Par Baba DIENG
