Adolf Eichmann exécutait des ordres, il agissait comme bureaucrate, son essence même était d’obéir à des ordres. Hannah Arendt, à travers la figure de Eichmann, met en exergue comment l’absence de pensée, d’esprit critique, est doublement tragique : elle peut frapper n’importe qui et peut être la source de tous les abus. Servir une cause n’autorise pourtant pas à s’abstenir de penser, car la nature ne nous a pas donné la raison pour que nous agissions instinctivement. Mais la grande difficulté est de s’émanciper de la pensée dominante de notre époque ou de notre civilisation. Aristote a eu des pensées misogynes, de même que Kant. Hegel a vainement tenté de conceptualiser le racisme anti-noir de son époque en l’enveloppant dans l’odyssée prétentieuse de l’Esprit dont le parcours est ouvertement ostracisant. Hei­degger a préféré les honneurs dont il a été couvert par le nazisme à l’honneur de la pensée critique, de la noblesse d’une concordance entre la philosophie et la façon de vivre : il a ignoré le supplice de son maître Husserl (exclu, pour ses origines juives, de l’Université de Fribourg en 1933) en se réfugiant dans un silence complice.

Etre un grand penseur n’immunise personne contre la banalité du mal : il semble même que les grands esprits soient le levier principal de cette publicité ou normalisation du mal. En affirmant que la chute du régime iranien injustement bombardé par les Etats-Unis et Israël (le pays le plus violent de la région) est «la troisième meilleure nouvelle du siècle, après celle du nazisme et du communisme», ce philosophe, ancien ministre de l’Education (on comprend pourquoi la France a produit des contre-exemples du Gaullisme comme Macron) remplace le vide de sa pensée par la rhétorique. Derrière cette grandiloquence gratuite, il y a une violence symbolique consistant à asséner des vérités qui étouffent la dissonance et à nier la diversité dans des formules plus à même de chatouiller les esprits que de les élever à la conceptualisation et à la pensée discursive.

Qui est ce monsieur pour s’asseoir si confortablement sur le siège de ses convictions idéologiques pour décréter que la chute de tel régime est une bonne nouvelle ? Le nazisme était une menace pour la liberté et la diversité ; le communisme institutionnel était un prédateur de libertés, mais personne n’a jamais fait une attaque préventive contre ces deux systèmes, alors même qu’ils ont sévi en Europe, contre les valeurs occidentales, là où l’Iran n’a jamais attaqué un pays. L’Iran n’est pas une démocratie, mais c’est au Peuple iranien de décider de la façon dont il veut être gouverné : on ne peut pas imposer une idéologie à un Peuple tiers sans nier sa liberté. On aurait aimé entendre, ne serait-ce que la grandiloquence de Luc Ferry sur le massacre de Gaza, sur la menace de la paix mondiale par l’impérialisme arrogant et violent de l’Amé­rique de Trump et sur d’autres graves violations des droits de l’Homme, notamment sur la question de l’immigration.

La question que devrait se poser ce philosophe est plutôt celle-ci : l’Iran n’est-il pas poussé dans une sorte de paranoïa politique par la guerre économique, militaire et idéologique que lui mènent les Etats-Unis depuis la révolution ? On peut critiquer le régime iranien, mais une comparaison entre la façon dont les juifs iraniens sont traités dans leur pays et celle dont les arabes israéliens sont légalement et institutionnellement ostracisés par l’Etat juif suffit pour voir la relativité de la démocratie. Le génocide et la colonisation outrancière dont les Palestiniens sont victimes, devraient préoccuper tout esprit humaniste. Ce mal est tellement flagrant qu’il devrait inspirer une philosophie du care (une éthique de la sollicitude), au lieu d’un parti pris idéologique et culturel.

Pendant que les humanistes dénoncent le massacre de jeunes écolières par des bombardements américano-israéliens, ce monsieur fait de l’onanisme intellectuel pour déplacer le curseur de l’indignation sur les crimes du régime iranien. Imaginons simplement que l’Armée iranienne soit coupable d’un tel forfait sur des filles israéliennes ! Quelle serait la réaction de ces intellectuels ?

Alassane K. KITANE