La salle de projection de l’Agence burkinabè du cinéma et de l’audiovisuel (Abca) a abrité, le 29 décembre 2025, la présentation-dédicace du livre «Fespaco Par-delà les écrans» du journaliste et critique de cinéma Aboubacar Demba Cissokho. A cette occasion, Dr Fatou Ghislaine Sanou, maîtresse de conférences en Littératures africaines dans le Laboratoire Littératures, Arts, Espaces et Sociétés (Llaes), à l’Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, a livré une recension du document sous forme lettre adressée à l’auteur.

Cher Demba,

Je te partage ces mots, non pas à titre personnel, privé, mais dans un cadre de discussion dont nous avions imaginé la tenue dès la sortie du livre. Il nous paraissait inconcevable que l’ouvrage ne soit pas présenté à Ouagadougou, où ton aventure du Fespaco a commencé un jour de février 2003.

Tu n’avais pas hésité à me répliquer que tu me confiais la tâche d’en faire une lecture critique le moment venu. Nous voilà donc réunis en ce jour. On aurait pu l’organiser à la prochaine édition du festival l’année prochaine… Finalement, pourquoi pas deux fois qu’une ? Mais alors, maintes fois après m’être demandé comment je pourrai parler de ce livre qui réunit nos passions communes pour les arts et la culture de manière générale, et, dans ce cas précis pour le cinéma, cette lettre ouverte à ton endroit m’a parue une séquence à capturer devant cette assistance sur ce plateau voulu par la direction du festival et ses structures partenaires, devenues aujourd’hui l’Agence burkinabè du cinéma et de l’audiovisuel. Cette lettre ne sera pas très longue, nous en avons lu «Une si longue» dont nous avions vu ensemble l’adaptation filmique de Angèle Diabang en février dernier à Pissy.

Tu me pardonneras d’avance si tu entrevois de faux raccords dans mon zoom sur «Par-delà les écrans». La réception de ce livre à sa sortie en mai 2025 (étant l’une des privilégiés à l’avoir très tôt reçu grâce à une errance géographique) m’avait énormément réjouie. Ce que le public ignore encore, c’est que nous faisons partie du Club des Oisifs Errants (dont le nota bene pourrait dire «ne pas se fier au sens strict de ces mots»). J’ai une pensée émue à cet instant précis pour la troisième membre, notre amie Fatou Sy Savané, celle qui aura permis notre rencontre en ce mois de septembre 2016 au cours de ton séjour à Ouagadougou pour Ouaga Film Lab. Depuis ce jour, nous nous sommes trouvé tellement de centres d’intérêt pour faire la critique des productions culturelles et artistiques que nous ne comptions plus les heures de discussions, de malentendus et d’émerveillement pour tel ou tel objet, d’ici ou d’ailleurs, malgré la distance entre Abidjan, Dakar et Ouagadougou.

Je pourrai encore m’étaler à ce propos sur le cheminement qui a été le nôtre depuis cette date, la «particpation commune» aux différentes éditions du Fespaco ; l’achat du pass pour nous, l’accréditation officielle pour toi en tant que journaliste et plus tard en tant que membre du jury, nos programmes d’errances filmiques de 8h du matin à 2h du matin entre les multiples salles de projections, les plateaux de discussion, les divers lieux de rendez-vous des professionnels, le marché du cinéma, l’exposition-vente des artisans, etc. ; nos yeux bouffis pour les projections de presse très matinales malgré le peu de sommeil, nos pronostics pour le classement des longs métrages de fiction pour l’Etalon d’or de Yennenga, les discussions autour du concept «Manger d’abord» ; tout cela aurait bien pu figurer dans tes carnets de route «Par-delà les écrans». En effet, il y a tant de choses à dire sur le Fespaco qu’un seul volume ne peut s’y prêter. Ton préfacier Filipe Savadogo nous prévient : «L’histoire du Fespaco reste à écrire en raison de la multiplicité et la richesse des thématiques qui foisonnent à souhait.»

Toutefois, tu nous gratifies aujourd’hui de ce beau livre, d’un bijou taillé à la mesure de tes rencontres, de tes mémoires, mais surtout de tes réflexions sur ce festival qui n’a nul autre pareil dans le monde. Sans prétention aucune.

Le voyage auquel tu invites le lecteur, plutôt le spectateur, qu’il soit amateur ou professionnel, est une véritable aventure humaine, titre que tu donnes à ton introduction. Je l’ai parcouru et refermé comme on sort d’une salle obscure, encore habitée par les images, les voix et les silences que tu as laissés derrière toi. Tes chroniques ne se contentent pas de parler de cinéma : elles le prolongent. Nous en rêvions, nous en parlions et tu nous avais promis que tu y travaillais depuis un bon moment. Tu as patiemment collecté des informations dont les sources, des minéraux polis, ciselés à l’encre de tes pérégrinations dans d’autres festivals à travers le monde, donnent au lecteur toute la saveur de différents passages documentés sur une chronologie des éditions fréquentées (même le rendez-vous manqué de 2007 en raison de l’élection présidentielle au Sénégal y trouve sa place), les sélections officielles commentées, les films et leurs auteurs, les rencontres, les prix, etc.

Plusieurs ouvrages sur le Fespaco me reviennent à la mémoire dont :

—- Le Fespaco 1969-1989. Les cinéastes africains et leurs œuvres de Patrick Gomdaogo Ilboudo en 1988 ;

—- Naissance et évolution du Fespaco de 1969 à 1973 de Hamidou Ouédraogo en 1995 ;

—- Le Fespaco, une affaire d’Etat(s) de Colin Dupré paru en 2012 ;

—- et plus récemment le Manifeste et pratique pour une décolonisation culturelle dont le premier volume est dédié au Fespaco : Création – évolution – défis édité en 2021 dans une co-publication du Fespaco, de l’institut IMAGINE (Burkina Faso) et la revue Black Camera (Etats-Unis).

Ton ouvrage arrive ainsi après avoir célébré les 50 ans du Fespaco en 2019, après des ouvrages de référence sur les cinémas d’Afrique de manière générale et sur le Fespaco en partculier. Et ce n’est pas l’âge de maturité et de raison du festival célébré en 2009 qui nous fera en dire le contraire. Je fais mienne la pensée de Amadou Tidiane Niagane, alors directeur de la cinématographie du Sénégal au cours de la campagne de lancement cette année-là que tu reprends à la page 54 :

En tant qu’Africains, nous devons insister sur le caractère panafricain de cet évènement dont nous sommes tous responsables. A 40 ans, le Fespaco a atteint sa maturité qui doit correspondre avec sa professionnalisation. Il doit s’ouvrir davantage au reste du monde.

Le ton est tout trouvé dans ton approche : une émotion non interrogée n’est qu’un bruit intérieur. Elle ne fait pas critique ; elle fait confession. Dans ce recueil, tu rassembles donc de nombreuses chroniques écrites entre 2003 et 2023 marquant une présence assidue au Fespaco que tu connais maintenant du bout des doigts, où le cinéma apparaît tour à tour comme un art, une mémoire, un miroir du monde et parfois comme une obsession intime. Chaque texte, qu’il s’attarde sur un film culte ou une œuvre plus confidentielle, une anecdote, une interview ou une réflexion, compose une mosaïque sensible de ton regard de spectateur et de critique averti.

Ce qui me frappe dans ce livre, c’est ta manière de mêler analyse et émotion, de convoquer ton histoire personnelle avec le festival et toutes les immersions que tu as pu y faire. Ensuite, tu ne dissèques pas les films : tu nous invites au dialogue avec eux. Le cinéma, sous ta plume, devient une expérience vécue autant qu’un objet d’art et de réflexion. Des classiques des pionniers aux nouveaux arrivants sur les scènes cinématographiques africaines, de l’organisation du festival au renouvellement des catégories, ou celui des instances dirigeantes, presque rien n’échappe à ton regard. En cela tu nous renvoies à la «pédagogie du regard» que j’évoquais au colloque hommage à Idrissa Ouédraogo en 2019 au sujet de son film Yaaba sur les questions identitaires et les représentations sociales. Comme lui, ton regard sur le cinéma se veut contemplation, interrogation sur le monde ainsi qu’il le soulignait à Olivier Barlet : «l’amour de deux enfants pour une grand-mère est universel, mais on n’en parlera pas de la même façon», précise-t-il.

Le calalogue de photos est l’une des preuves de cette organisation de la progression que tu as voulu donner à ce projet. De plus, la mise en page de chaque édition laisse le lecteur entrer aisément dans le parcours que tu as préparé (on y entre par la porte qui nous chante, et on ne boude pas le plaisir des fondus enchaînés ou des arrêts sur image) ; tout comme ton attention particulière pour le choix des films proposés au ciné-club Samba Félix Ndiaye dont tu es l’initiateur. Ma particpation à la projection-débat du magnifique film Ça twiste à Popenguine en présence du réalisateur Moussa Sène Absa pendant mon voyage d’études en 2022 à Dakar résume en cela ce que tu évoques au sujet des cinémas africains. Deux bandes rivales de la jeunesse des années 60, les Kings (fans de musique américaine) et les Inséparables (passionés de musique française) s’affrontent dans ce petit village de Popenguine. Au-delà du conflit générationnel, il s’agit pour les Africains de s’interroger sur le devenir postcolonial de nos sociétés. Tu nous parles de la capacité du cinéma à porter la «volonté d’exister des peuples» comme on défendrait son pays, à l’image d’un autre film, Timbuktu, dont la chanson éponyme reprise et traduite du bamanan à la page 111 rappelle la puissance de l’art cinématographique au carrefour d’autres arts.

A travers tes chroniques, ce sont aussi nos propres souvenirs de spectateurs que tu réveilles. Tu montres comment les films accompagnent les époques, les désillusions, les rêves d’enfants ou d’adultes, les élans politiques d’hommes tels que Sangoulé Lamizana ou Thomas Sankara pour faire exister le festival, ou les bouleversements intimes. Le cinéma n’est donc jamais isolé : il circule entre la salle, la rue et la vie. On comprend alors que ce livre n’est pas seulement un recueil de critiques, mais un autoportrait en creux : celui d’un regard façonné par les images, les cinéastes aimés, les séances marquantes, les films décriés, les films qu’on a manqué d’apprécier à leur juste valeur, les peurs pour l’avenir du continent et de ses cinémas. Cependant, tu en assumes toute la responsabilité qui fait la force et la sincérité de ton écriture. Sans détour. Sans faux-fuyant.

En refermant Fespaco. «Par-delà les écrans», le lecteur n’a pas l’impression d’avoir lu un livre sur le cinéma, mais d’avoir entretenu une correspondance avec un spectateur passionné, un critique exigeant et profondément humain. Ton texte devient lui aussi une lettre, finalement, que tu nous adresses -et à laquelle il est nécessaire de répondre. Il était donc impératif de l’écrire car il rythme l’actualité du Fespaco et nourrit la mémoire de celui-ci.

S’il m’était donné l’occasion de compléter l’abécédaire qui clôt le livre, j’y aurais mis, avec le recul, le mot CRITIQUE (bien entendu cinématographique ici) qui rime avec Cissokho dans mon imaginaire.

Cissokho i djamou douma

Tu n’as pas dérogé aux règles de ton métier, celui de journaliste doublé de critique cinématographique. Même si tu as voulu nous amener avec toi par-delà les écrans, donc dans un hors-champ du Fespaco, l’analyse et l’évaluation des films qui offrent aux spectateurs des aperçus sur ses éléments artistiques, techniques et narratifs ne sont pas bien loin. Tu nous aides à «critiquer» les œuvres, à discerner la qualité et l’impact culturel des films.

Je garde donc en mémoire que le cinéma existe après la projection, dans la durée. Est-il nécessaire de dire, à cette étape précise de clap final de mon propos, que ton livre mérite la plus grande visiblité possible ? Il est incontournable pour toute recherche en quête de sens sur les cinémas d’Afrique et sur le Fespaco en particulier. La sincérité de ton témoignage ne peut que me rendre fière d’avoir vécu toutes ces éditions et d’espérer d’en vivre plusieurs avec la même ferveur et la même effervescence. De la page de couverture aux photos, chaque détail compte pour ton scénario critique que les Editions Baobab ont su mettre en valeur. Entre tes gros-plans et tes flashbacks, le travelling est parfois déroutant de passages qu’on aurait voulu être une petite souris pour te suivre partout, ou plus encore, une force démiurge pour mettre en abyme le réel et le monde en crise dont nous parlent si souvent les cinéastes.

Tu es une mine d’informations, un fin observateur critique. Même si je ne partage pas toujours quelques-unes de tes analyses, ce bijou mérite d’avoir saisi avec lucidité le cœur battant du Fespaco. Ce ne sont pas les quelques coquilles qui nous feront manquer la qualité matérielle du livre et la valeur historique de ton travail. Une table des matières plutôt qu’un sommaire quelque peu laconique m’aurait offert une carte détaillée du contenu qui me semble sous-estimé par ce choix éditoral, certainement par trop d’humilité de ta part. Elle aurait ainsi rendu le repérage encore plus précis. Il en est de même pour l’absence d’index (index des noms propres -auteurs, cinéastes, personnages- ; et index des œuvres filmiques citées). Il permet une lecture non linéaire car il est l’outil du lecteur qui revient, pas de celui qui découvre. L’index permet par exemple de suivre un cinéaste à travers plusieurs chapitres, de comparer des films éloignés dans le texte, de cartographier une pensée particulière du cinéma. Et justement, ton livre invite à un retour pour devenir un outil quasi quotidien de consultation.

A mon tour de te remercier du fond du cœur pour cette «encyclopédie» que j’évite de trop spoiler quand j’en parle autour de moi depuis sa sortie. Merci pour l’amitié et la confiance.

Avec toute ma considération,

Fatou Ghislaine SANOU