Dans notre chronique «Fonds politiques : l’impossible adieu au Kumpa» en date du 17 aout 2026, nous comparions la promesse de transparence sur les caisses noires à ce masque casamançais dont on célèbre le départ pour mieux le voir revenir, saison après saison. Nous n’imaginions pas que la démonstration viendrait de celui-là même qui prétendait l’enterrer.
Depuis 2014, Ousmane Sonko a fait de la dénonciation des fonds politiques un article de foi, voire un programme de gouvernance. Puis il a reconnu, en mai, disposer à la Primature d’un fonds de 1, 67 milliard de francs Cfa, avant de le préciser à 1, 77 milliard le 16 août, en s’abritant derrière un décret signé par Abdoulaye Wade en 2004. Il a même révélé, dans la foulée, que la présidence de la République en détient un de près de 7, 96 milliards. Le contempteur des caisses noires s’est découvert leur comptable le plus précis, après en avoir bénéficié pendant deux bonnes années sans l’avouer. Ce reniement n’est pourtant que le premier acte. Le second se joue aujourd’hui sur deux scènes : celle des commissions d’enquête, où l’on éblouit, et celle du vote budgétaire (Lfr 2026 et Lfi 2027), où l’on prétexte. A chaque fois, la même question se pose : qui choisit, et qui s’abrite ?
Pour Sartre, la mauvaise foi n’est pas le simple mensonge, qui suppose un menteur lucide face à une dupe. C’est un mensonge à soi-même : on se fait une chose, un rôle, une fonction, une nécessité, pour fuir l’angoisse de sa propre liberté. Le «salaud» de La Nausée publié en 1938, est celui qui se retranche derrière son titre, son droit ou les circonstances pour ne jamais répondre de ses choix et assumer ses responsabilités. En politique, le salaud n’est donc pas forcément le menteur déclaré. C’est celui qui transforme un choix contestable en fatalité impersonnelle : raison d’Etat, décret ancien, exigence des bailleurs, sacro-sainte procédure, victimisation… Sonko ne détient pas un fonds politique, il applique le décret 2004-1186 qui crée le «Programme de gestion de la paix en Casamance» dénommé «Fonds Jamm». Par cette pirouette, il est le parfait salaud comme le garçon de café sartrien : jouer son rôle à la lettre pour ne pas avoir à assumer ce qu’on en fait. Le «salaud» n’est pas un mot neuf dans notre débat public sénégalais. Le politologue Abdoul Aziz Diop avait, en son temps, traité Idrissa Seck de «salaud politique» pour avoir négocié avec Abdoulaye Wade après une rupture qu’il décrivait comme irréversible : l’opposant d’hier, devenu interlocuteur du pouvoir qu’il combattait, habillait son revirement en nécessité. Qu’on approuve ou non la formule, elle désignait l’essentiel : la distance entre la posture proclamée et l’arrangement pratiqué. Cette distance, nous la retrouvons aujourd’hui à l’Assemblée nationale dans la posture de Ousmane Sonko.
Des commissions pour éblouir, non pour éclairer
Le récit passe ici de la gestion d’un fonds à la Primature à l’exercice du contrôle parlementaire. Ces deux séquences relèvent de fonctions distinctes : leur articulation est nécessaire pour comprendre la suite du débat. Le Bureau de l’Assemblée, présidé par Ousmane Sonko, a validé en juillet six commissions d’enquête parlementaires. L’une d’elles, sur le programme «Un étudiant, un ordinateur», a été inscrite à la session extraordinaire d’août. Le 13 octobre, cinq nouvelles propositions de résolution ont été déposées, dont une sur les contrats pétroliers et gaziers. Sur le papier, rien que du très normal et de très républicain : la Constitution reconnaît ce pouvoir d’enquête à l’Assemblée, et Sonko assure qu’il n’épargne personne, pas même les siens.
Le problème n’est pas le principe, c’est la mise en scène. Les auditions sont retransmises en direct, les extraits les plus saillants tournent aussitôt sur les réseaux sociaux, et des responsables entendus ont essuyé accusations et attaques publiques avant qu’un seul fait ne soit établi. L’aveu le plus éloquent vient d’ailleurs du sommet : à l’ouverture de la session unique 2026-2027, Sonko a dû rappeler à ses députés qu’une commission parlementaire ne juge personne, ne se substitue pas à la Justice. Elle vérifie des faits, formule des recommandations, et qu’il faut distinguer les faits établis des jugements politiques. Seulement, quand le président d’une institution doit expliquer à sa propre majorité ce qu’est une commission d’enquête, c’est que la procédure a glissé vers le prétoire télévisé. Une partie de l’opinion applaudit pourtant la démarche des députés Pastef ; l’opposition, elle, y voit une dérive, à l’image du Groupe Takku Wallu qui a décidé tout bonnement de se retirer des commissions qui visent plus le spectacle que la vérité. Ce clivage dit l’essentiel : on peut approuver l’enquête et récuser le spectacle.
Eclairer exige un mandat borné, des pièces, un rapport et des suites : saisine du procureur, mise en accusation ou proposition de loi, autant de voies que la loi prévoit. Eblouir exige des caméras, des noms à jeter à la vindicte populaire et des formules choc pour les réseaux sociaux. La lumière crue n’éclaire pas, elle aveugle, et elle laisse derrière elle des réputations calcinées sans qu’aucune vérité nouvelle n’émerge. La géométrie paraît d’ailleurs variable : un député Pastef affirmait le 9 octobre que l’Assemblée ne pouvait pas ouvrir de commission sur l’Aser et Kosmos, quatre jours avant que la majorité ne dépose ses cinq résolutions. Pendant que le projecteur balaie une scène, les fonds spéciaux, eux, demeurent dans l’ombre.
Le prétexte énergétique
Après les modalités du contrôle parlementaire, le débat change de terrain : il porte désormais sur les conditions du vote budgétaire. La question n’est plus seulement celle de la publicité des enquêtes, mais celle des dépenses, des recettes et des engagements financiers. Reste le vote. Pastef fait savoir que ses députés ne voteront pas en l’état la Loi de finances rectificative 2026, ni la Loi de finances initiale 2027, tant que les fonds spéciaux ne seront pas encadrés. Parmi les griefs, un motif qui parle à chaque foyer : la baisse des subventions à l’énergie. Selon les chiffres présentés par Sonko à mi-octobre, l’enveloppe des subventions aux produits pétroliers serait ramenée à 552 milliards en 2026 contre 790 attendus, puis à 479 milliards en 2027, ce qui porterait le litre de gasoil de 755 à près de 867 francs, puis 910, voire 976 si les subventions étaient plafonnées à 1% du Pib pour respecter les exigences du Fmi. Il propose en échange une Tva ramenée de 18 à 15% et le Pres (Plan de redressement économique et social). L’argument social n’est pas sans poids : un gasoil plus cher renchérit transports et production, ainsi beaucoup de denrées de consommation courante. Mais il tient du prétexte, pour quatre raisons. Deux comparaisons doivent être distinguées : celle entre le budget initial et le projet rectificatif, puis celle entre les 790 milliards attendus et l’enveloppe annoncée de 552 milliards. Une hausse par rapport au budget initial et une baisse par rapport au montant attendu peuvent coexister ; elles ne répondent pas à la même question. La première est une illusion d’optique. La Loi de finances initiale prévoyait environ 250 milliards de subventions ; le projet rectificatif en inscrit 790, 3 parce que le baril est passé de 64 à 88 dollars. Mesurer une «baisse» à partir de 790, c’est tenir le choc pétrolier pour la norme et l’ajustement pour de l’austérité. Même ramenée à 552 milliards, l’enveloppe reste plus du double de ce que le budget initial avait prévu.
La deuxième est une amnésie. Selon le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Lô, les ajustements tarifaires ont été débattus en Conseil des ministres les 4 mars, 1er, 8 et 15 avril, 6 et 20 mai 2026, dans le sillage de la guerre Iran–Etats-Unis et de l’envolée des prix pétroliers. C’était sous le gouvernement que dirigeait Ousmane Sonko. Le dossier dont son camp s’indigne, il se trouvait sur la table de l’Exécutif qu’il présidait.
La troisième est une contradiction. Sonko rappelle lui-même qu’un accord technique avec le Fmi a été trouvé et doit encore franchir le Conseil d’administration du Fonds. Refuser, à ce stade, les textes budgétaires qui fixent le cadre de l’année, c’est au minimum jouer avec le calendrier d’un accord que l’on dit vouloir préserver. Et comment financer à la fois une Tva abaissée et des subventions maintenues plus haut, sinon par le Pres (Plan de redressement économique et social), qui aurait rapporté 312 milliards, moins de la moitié des 700 espérés ? Une dépense certaine gagée sur une recette hypothétique : ce n’est pas un budget alternatif, c’est une posture.
La quatrième est le tableau d’ensemble. Le même exposé conditionne l’appui de Pastef à l’encadrement des fonds spéciaux, dénonce 555 milliards d’investissements rognés, s’alarme des coupes dans l’éducation et la solidarité. Quand les motifs s’additionnent au fil des discussions, c’est rarement que l’un d’eux est le vrai. Le prix du gasoil parle à tous les ménages ; le bras de fer entre la présidence de la République et l’Assemblée ne parle qu’aux initiés. Dès lors, on est en droit de lire dans le premier l’habillage du second. Il n’appartient d’ailleurs pas au président de l’Assemblée de négocier le budget en conférence de presse : son office est de veiller au bon fonctionnement de l’institution, la discussion revenant à la Commission des finances face au ministre de l’Economie et des finances. Et le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Lô a bien raison d’indiquer à Ousmane Sonko qu’il est plus occupé à trouver des solutions aux difficultés des Sénégalais qu’à débattre du sexe des anges. Honte à qui chante pendant que Rome brûle.
Le Kumpa ne meurt jamais deux fois
Ces trois dossiers ne se confondent pas : les fonds spéciaux posent une question d’encadrement, les commissions une question de méthode, et le budget une question d’arbitrage financier. Leur rapprochement relève de la lecture proposée ici ; chacun conserve ses faits et ses exigences de preuve. Fonds politiques, commissions d’enquête, subventions : trois chantiers, une seule mécanique. A chaque fois, un choix libre, conserver une caisse, braquer les projecteurs, retenir son vote, se présente en fatalité : décret de 2004, mission constitutionnelle de contrôle, souci du pouvoir d’achat. C’est la signature de la mauvaise foi. C’est la marque du salaud : le sujet disparaît derrière le rôle.
Il serait injuste d’en faire une simple affaire de personne. Macky Sall invoquait lui aussi la raison d’Etat, et l’architecture de nos finances publiques fabrique de l’ombre quel que soit l’occupant du siège. Mais la mauvaise foi sartrienne n’est jamais une fatalité : c’est un choix renouvelable, donc une responsabilité. Rien n’empêchait Sonko de soumettre son propre fonds au premier contrôle parlementaire, de faire des commissions des instruments de rapports plutôt que de spectacles, de séparer la discussion budgétaire de ses bras de fer institutionnels.
Le point à distinguer est le périmètre de l’encadrement demandé : concerne-t-il l’ensemble des fonds spéciaux ou seulement ceux de la présidence de la République ? La demande de contrôle et son champ d’application sont deux questions différentes.
La vraie lumière, elle, est d’une sobriété décevante : une loi qui encadre les fonds spéciaux (ce que refuse Pastef qui veut uniquement encadrer les fonds alloués au président de la République) ; des commissions dont les rapports sont publiés et suivis d’effets ; un budget amendé ou voté sur ses chiffres plutôt que sur ses symboles. Elle ne produit ni extraits viraux ni titres de Une. Elle suppose seulement d’assumer devant les Sénégalais ce que l’on choisit, au lieu de l’imputer à Wade, à la Constitution ou au prix du baril.
Le Kumpa, dit-on, ne disparaît pas : il se retire pour mieux revenir. Il aime pour cela la lumière des projecteurs, celle qui fascine la foule et l’empêche de regarder sous le masque. Le Sénégal attend toujours l’adieu véritable : non pas un nouveau porteur, mais l’abandon du masque lui-même.
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