La notion de souveraineté, pierre angulaire du Droit international et fondement de l’existence des Etats-nations, se trouve aujourd’hui au cœur d’un paradoxe saisissant. Alors que l’affirmation d’une souveraineté retrouvée résonne avec force dans beaucoup de discours politiques, la réalité d’un monde globalisé et interdépendant la soumet à des tensions et reconfigurations nouvelles. La formule prononcée en 1959 par le Général De Gaulle, au Conseil exécutif de la communauté franco-africaine à Dakar, soulignait que la souveraineté voulait dire «l’accession à une pleine responsabilité internationale pour de nouveaux Etats qui leur donne la capacité à s’exprimer et à agir en leur nom propre devant la communauté des hommes». Cette vision, d’une autonomie et de reconnaissance mutuelle, mérite d’être réexaminée à l’aune des défis contemporains qui ébranlent les contours traditionnels de la souveraineté.

De Gaulle inscrivait sa vision dans le cadre de la décolonisation de son empire. Il disait préférer le concept de souveraineté à celui de l’indépendance. Il insinuait que le terme indépendance des nouveaux Etats africains renvoyait à l’idée d’une rupture radicale avec la France. Pour De Gaulle, être souverain, c’est détenir la capacité de prendre des décisions pour soi-même, d’assumer les conséquences de ses actes sur la scène internationale et de se positionner comme un acteur autonome au sein de la «société des hommes». Cette définition, bien que fondamentale, se heurte aujourd’hui à une complexité croissante, où les frontières s’estompent et les centres de pouvoir se multiplient. La récente crise du Covid a démontré la fragilité de la vision de la souveraineté. La première fissure dans cette conception classique réside dans l’ascension fulgurante des acteurs privés transnationaux, au premier rang desquels figurent les géants du numérique, les fameux Gafam. Leur puissance économique, leur capacité à collecter et à traiter des données à une échelle planétaire, et leur influence sur les flux d’information leur confèrent un statut quasi étatique. L’idée même de voir certains Etats envisager la nomination d’ambassadeurs auprès de ces entités, autrefois impensable, témoigne d’un transfert de facto d’une partie de la souveraineté étatique vers ces acteurs privés. Ces derniers, par leur capacité à s’affranchir des réglementations nationales et à imposer leurs propres normes, remettent en question la primauté de l’Etat sur son territoire et auprès de sa population. La souveraineté numérique devient ainsi un enjeu majeur, où la capacité d’un Etat à contrôler son espace informationnel et à protéger les données de ses citoyens est mise à rude épreuve.

La deuxième source d’érosion de la souveraineté étatique réside dans l’architecture juridique internationale. Le droit communautaire, dans le cadre d’ensembles régionaux intégrés comme l’Uemoa, la Cedeao, implique un transfert consenti de compétences des Etats membres vers des institutions supranationales. Les directives et règlements adoptés au niveau communautaire s’imposent aux législations nationales, limitant la marge de manœuvre des Etats dans des domaines aussi variés que le commerce, l’environnement ou la justice. Si cette mutualisation de la souveraineté peut être perçue comme un gage de stabilité et de coopération, elle n’en constitue pas moins une contrainte sur la pleine autonomie d’action des Etats.

De manière plus globale, le Droit international, garanti par les instances multilatérales telles que l’Organisation des Nations unies et ses agences spécialisées, soumet également les Etats à un ensemble de normes et principes. Le respect des droits de l’Homme, les conventions sur le climat, les règles du commerce international sont autant de cadres contraignants qui limitent la liberté d’action des Etats au nom de valeurs universelles et d’intérêts collectifs. Si ces mécanismes sont essentiels pour réguler les relations internationales et faire face aux défis globaux, ils impliquent une acceptation par les Etats d’une certaine forme de limitation de leur souveraineté au profit d’un ordre international fondé sur des règles.

Un troisième facteur déterminant est l’infrastructure technologique et la manière dont elle est exploitée, ce qui conduit à l’émergence de territoires numériques échappant à l’autorité des Etats. La technologie blockchain, en permettant la création de monnaies électroniques décentralisées comme le bitcoin, tend à remplacer certaines des fonctions traditionnellement assurées par les Etats et les banques centrales. Face à cette complexité, la notion de souveraineté ne disparaît pas, mais elle se transforme. Elle évolue d’une conception absolue et indivisible vers une vision plus relative et contextualisée. La souveraineté ne signifie plus nécessairement un contrôle total et exclusif sur un territoire et une population, mais plutôt la capacité pour un Etat de défendre ses intérêts fondamentaux, de participer activement à la définition des normes internationales et de négocier sa place dans un monde interdépendant. Cela implique de renforcer les institutions démocratiques, de promouvoir l’éducation et la recherche, d’investir dans les infrastructures et de développer des stratégies d’influence dans les institutions multilatérales.

La «souveraineté internationale positive», évoquée naguère par le Général De Gaulle, prend alors un sens nouveau. Elle ne se limite plus à la simple reconnaissance formelle de l’existence d’un Etat, mais elle implique une capacité réelle à agir et à faire entendre sa voix dans un monde où les centres de pouvoir sont multiples et les défis transnationaux. Pour nombre de pays, la nouvelle souveraineté positive ne signifie pas s’isoler, mais plutôt développer les compétences et alliances nécessaires pour défendre leurs intérêts et contribuer à la construction d’un ordre mondial plus juste et équilibré.

En conclusion, la souveraineté au XXIe siècle est une notion en mutation. Elle est constamment négociée entre les impératifs de la mondialisation, la montée en puissance d’acteurs non étatiques et la nécessité d’une coopération internationale face aux défis globaux. Si la conception classique d’une souveraineté absolue est mise à rude épreuve, la quête d’autonomie et de responsabilité internationale demeure un moteur essentiel de l’action étatique. La véritable souveraineté, aujourd’hui, réside peut-être dans la capacité d’un Etat à naviguer avec agilité dans ce monde complexe, à défendre ses intérêts tout en contribuant à l’élaboration de règles communes, et à affirmer sa singularité dans un concert des nations de plus en plus interdépendant. C’est à cette aune que la promesse d’une «souveraineté internationale positive» doit être réévaluée et réaffirmée.

Adama PAM