Ni le solaire ni les batteries ne font passer la pointe du soir. La réserve la moins chère est chez nos voisins

Le 1er octobre, devant la presse, le ministre de l’Energie a donné lui-même la mesure de la crise : dix-huit jours de coupures, nés de «problèmes conjoncturels et de problèmes structurels». Les premiers sont connus : le site du Cap des Biches, 240 mégawatts, perdu en entier le soir du 6 septembre ; puis la centrale flottante, 200 mégawatts, arrêtée par une panne sur son unité de regazéification, pendant qu’une turbine du Cap des Biches était en maintenance. Les seconds aussi : une pointe de plus de 1400 mégawatts dès le mois d’août, quand la Senelec en prévoyait 1300 pour octobre ou novembre, et un parc qui brûle du gasoil, «plus cher que le gaz attendu», parce que les infrastructures gazières ne sont pas là. Quatre cents mégawatts sont revenus les 22 et 23 septembre, et les délestages ont cessé. Le répit a duré une semaine : depuis le début d’octobre, les coupures ont repris, dans les régions puis à Dakar, au moment où la Senelec annonce une pointe de 1450 mégawatts pour octobre et novembre. Lors de cette même conférence, le ministre a annoncé des gazoducs, une centrale à Gandon pour 2027 et une loi de programmation. Ce sont des réponses pour demain. Ce qui manque, en septembre comme en octobre, ce n’est pas une centrale, c’est une réserve. Et la réserve la moins chère n’est pas à construire : elle est de l’autre côté de la frontière.

2300 mégawatts installés, 1400 à la pointe

Le Drecteur général de Senelec a posé lui-même la question le 1er octobre : comment un pays qui a 2300 mégawatts installés peut-il ne pas couvrir une pointe de 1400 ? Sa réponse tient en deux choses. Les machines s’arrêtent pour maintenance. Et près de 30% du parc est solaire ou éolien : il produit de 7 heures à 16 heures, alors que la pointe tombe entre 20 heures et 2 heures du matin, quand les ménages allument climatiseurs et éclairage. A cette heure, le solaire produit zéro. C’est toute la différence entre l’énergie et la puissance. Le soleil et le vent fournissent une énergie bon marché, et chaque kilowattheure solaire est un kilowattheure de fioul qu’on n’achète pas : il faut continuer. Mais ils produisent quand le temps le décide, pas quand le réseau en a besoin, et aucun panneau supplémentaire n’aurait évité une seule coupure de septembre. Ce qui fait passer une pointe, ce sont des moyens que l’on commande : des centrales au gaz, de l’hydraulique, des batteries tant qu’elles sont chargées. C’est là que l’investissement doit aller en priorité, et la Senelec l’admet en promettant pour 2027 des centrales solaires assorties de stockage. Mais les ordres de grandeur sont têtus. La seule batterie de réseau en service, à Bokhol, stocke 20 mégawattheures : moins d’une minute de la consommation du pays à la pointe. En additionnant tout ce qui est en chantier ou en appel d’offres d’ici 2028, de Diass à Kolda et de Tobène à Linguère, on arrive à environ 900 mégawattheures : quarante minutes de pointe, quand celle-ci dure six heures. Remplacer pendant une seule soirée les 200 mégawatts perdus sur la centrale flottante aurait demandé 1200 mégawattheures, plus que tout ce stockage réuni, et il aurait fallu le recharger le lendemain. Les batteries lissent la journée ; elles ne font pas une réserve.

La réserve est chez nos voisins

Le 10 novembre 2025, pour la première fois, les réseaux de toute l’Afrique de l’Ouest, de la Mauritanie au Nigeria, ont fonctionné pendant quatre heures comme un seul réseau synchrone, pilotés depuis Calavi, au Bénin ; la synchronisation permanente des quinze pays était visée pour la mi-2026. Le Sénégal, lui, est synchronisé en permanence avec onze pays de la région depuis juillet 2023. Sur cette base, le marché régional de l’électricité de la Cedeao prépare le lancement de son marché du jour pour le lendemain. Chaque jour, chaque acteur agréé pourra déposer des ordres d’achat ou de vente pour chacune des vingt-quatre heures du lendemain, en dollars par mégawattheure ; un algorithme confronte les offres de toute la région et fixe, pour chaque heure et chaque pays, un prix public. Ce marché n’a pas encore démarré, et aucune date d’ouverture n’est publiée. Mais le jour où il fonctionnera, après une nuit comme celle du 6 septembre, la Senelec pourra y acheter pour le lendemain une partie de l’énergie perdue, au lieu de la retirer aux quartiers.

Nous échangeons d’ailleurs déjà avec nos voisins. Le Directeur général de la Senelec l’a expliqué le 1er octobre : «C’est un système d’échange.» Le jour, quand la demande tombe à 700 ou 800 mégawatts, la Senelec vend ses capacités disponibles à la Guinée et à la Gambie ; la nuit, elle importe l’hydroélectricité guinéenne, moins chère. Les comptes se soldent chaque trimestre, et c’est pour l’essentiel la Guinée qui doit de l’argent à la Senelec. Voilà un marché qui ne dit pas son nom : il a ses heures, ses prix, sa compensation. Mais il se limite à deux voisins et ne publie rien, ni volumes ni prix, au point qu’un député a pu avancer le chiffre de 200 mégawatts importés sans être ni confirmé ni démenti. Le marché régional fera la même chose chaque heure, avec tous les voisins à la fois. On objecte, à la Senelec, que ces échanges ne remplacent pas un parc national solide. C’est exact. Mais une réserve n’est pas faite pour remplacer les centrales : elle évite d’en construire qui ne serviraient que quelques soirs par an. Le marché régional ne créera pas la dépendance, il lui donnera des règles et un prix que chacun peut lire.

Trois saisons chaudes à passer

Le ministre l’a dit lui-même : «Un système électrique ne se résume pas à additionner des mégawatts installés.» Les mégawatts promis, eux, ne régleront pas les prochaines pointes. Le gaz national est annoncé à partir de 2027, et le directeur général de la Senelec vise des centrales toutes au gaz «au plus tard en 2029». En attendant, le Cap des Biches ne donne que 240 de ses 360 mégawatts, parce que son cycle combiné ne peut pas tourner à plein au gasoil. Il reste trois saisons chaudes à passer, avec une demande qui grimpe de plus de 10% par an.

Pour ces trois saisons, les échanges avec les voisins sont la seule réserve qui ne se paie que lorsqu’on s’en sert, et le marché régional, quand il ouvrira, les rendra plus larges et plus lisibles. Encore faudra-t-il pouvoir s’y présenter. Ce marché a ses règles, et il ne traite pas avec une entreprise qui confond dans les mêmes comptes la production, le transport et la vente. C’est là que la crise de septembre rejoint le débat sur la réorganisation de la Senelec, et ce sera l’objet d’un prochain texte.

Djiby SECK

Analyste quantitatif, marchés de l’énergie Créateur de Sakkanal

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