L’école sénégalaise ne peut pas se permettre une nouvelle année de tensions, de grèves répétées et de cours interrompus. A peine la rentrée scolaire engagée, les menaces de débrayage rappellent une réalité préoccupante : les difficultés entre le gouvernement et les syndicats d’enseignants ne sont pas définitivement réglées. Derrière ces désaccords, ce sont des millions d’heures d’apprentissage qui risquent d’être perdues, et des milliers d’élèves qui voient leur avenir fragilisé.
La question n’est donc pas de choisir entre les enseignants et les élèves. Elle est de savoir comment garantir les droits des premiers tout en protégeant le droit à l’éducation des seconds.
Un accord signé engage les parties qui l’ont conclu. Il ne peut pas devenir un simple document destiné à calmer une crise, avant que les mêmes revendications ne réapparaissent quelques mois plus tard. La confiance dans le dialogue social dépend d’abord du respect de la parole donnée.
Les syndicats ont le droit de défendre les intérêts matériels et moraux des enseignants. Les revendications relatives aux salaires, aux indemnités, aux conditions de travail, à la formation et à l’évolution de carrière ne doivent pas être traitées comme des obstacles au fonctionnement du service public. Un enseignant qui attend une indemnité prévue par un accord ou qui rencontre des difficultés dans la régularisation de sa situation administrative est en droit de demander des explications et des solutions.
Mais le gouvernement a également une responsabilité particulière. Il lui appartient de veiller à ce que les engagements pris soient réalistes, financés et accompagnés d’un calendrier d’exécution. Lorsqu’une mesure ne peut pas être appliquée dans les délais annoncés, les raisons doivent être clairement expliquées aux partenaires sociaux. Le silence, les promesses imprécises et les reports successifs ne peuvent qu’alimenter la méfiance.
Le dialogue social ne doit donc pas se limiter à des rencontres organisées au moment où la grève devient imminente. Il doit être permanent, transparent et orienté vers des résultats vérifiables. Les réunions sont nécessaires, mais leur nombre ne constitue pas une mesure suffisante de leur efficacité. Ce qui compte, c’est la résolution effective des problèmes.
Le gouvernement a évoqué un taux de réalisation de 71% des engagements dans le cadre du Pacte national de stabilité sociale. Ce chiffre mérite d’être examiné avec sérieux. Quels engagements ont été exécutés ? Lesquels restent en attente ? Quelle importance représentent les mesures non appliquées pour les travailleurs concernés ? Un pourcentage global ne suffit pas à rendre compte de la situation réelle. Il faut publier un état précis des engagements, des réalisations et des échéances restantes.
Cependant, le respect des droits des enseignants ne doit jamais faire oublier les conséquences des interruptions de cours sur les élèves. Dans les établissements où les apprentissages sont déjà fragilisés, chaque journée perdue peut creuser davantage les écarts de niveau. Les élèves qui rencontrent des difficultés en mathématiques, en sciences ou en lecture ont particulièrement besoin de régularité, de suivi et d’accompagnement.
Les familles les plus modestes sont souvent les plus exposées aux conséquences des crises scolaires. Elles disposent rarement des moyens nécessaires pour financer des cours particuliers ou compenser durablement les heures perdues. Les élèves des zones rurales et des établissements confrontés à un manque de ressources peuvent également subir des retards difficiles à rattraper.
Il serait donc injuste de faire porter aux enseignants seuls la responsabilité des perturbations scolaires. Les crises répétées résultent aussi des engagements non exécutés, des désaccords persistants et de l’insuffisance des mécanismes de prévention. Mais il serait tout aussi préoccupant de considérer les pertes d’apprentissage comme une conséquence secondaire des conflits sociaux.
Le droit de grève est un droit reconnu. Il ne doit pas être opposé au droit à l’éducation, comme si l’un devait nécessairement annuler l’autre. L’enjeu est plutôt de créer les conditions permettant de résoudre les conflits sans compromettre durablement les apprentissages. Pour y parvenir, plusieurs mesures s’imposent.
D’abord, le ministère de l’Education nationale doit publier un calendrier précis de mise en œuvre des engagements encore en attente, en indiquant les responsabilités et les délais. Ensuite, les syndicats et le gouvernement doivent disposer d’un mécanisme de suivi régulier permettant de régler les difficultés avant qu’elles ne conduisent à une grève. Enfin, lorsque des interruptions de cours surviennent, des mesures de rattrapage doivent être préparées, avec une attention particulière aux élèves les plus en difficulté.
Il faut également mieux associer les parents d’élèves et les collectivités territoriales à la recherche de solutions. Leur rôle n’est pas de se substituer au gouvernement ou aux syndicats, mais de contribuer à préserver les conditions d’apprentissage et à faire remonter les difficultés observées dans les établissements.
Au-delà des négociations immédiates, le Sénégal doit engager une réflexion plus profonde sur la place de l’enseignant dans le système éducatif. La qualité de l’éducation dépend de la qualification des personnels, mais aussi de leur stabilité professionnelle, de leurs conditions de travail, de leur formation continue et de la reconnaissance de leurs responsabilités. On ne peut pas demander aux enseignants de porter seuls l’ambition de transformation de l’école sans leur donner les moyens nécessaires pour réussir.
Il faut aussi reconnaître que l’école ne peut durablement fonctionner au rythme des crises. Une année scolaire ne se résume pas à une date d’ouverture, à un calendrier administratif ou à un programme officiel. Elle se mesure au temps réellement consacré aux apprentissages, aux compétences acquises par les élèves et à la capacité du système à accompagner ceux qui rencontrent des difficultés.
Le gouvernement doit tenir ses engagements. Les syndicats doivent pouvoir défendre leurs revendications dans un cadre de dialogue responsable. Les partenaires sociaux doivent rechercher des compromis réalistes. Et les autorités éducatives doivent veiller à ce que les différends ne compromettent pas l’avenir des enfants.
Il ne s’agit pas de demander aux enseignants de se taire, ni au gouvernement de promettre ce qu’il ne peut pas réaliser. Il s’agit d’exiger de toutes les parties qu’elles assument leurs responsabilités et privilégient les solutions durables.
Les accords avec les enseignants doivent protéger l’année scolaire parce qu’ils doivent garantir à la fois la dignité des personnels et le droit des élèves à apprendre. Le véritable succès du dialogue social ne sera pas d’obtenir quelques semaines de calme, mais de construire une confiance durable entre l’Etat, les enseignants, les familles et les élèves. L’école sénégalaise a besoin de moins de promesses répétées et de davantage d’engagements tenus. Car chaque année scolaire préservée est une chance supplémentaire offerte à la jeunesse et un investissement essentiel dans l’avenir du pays.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité Central et du Bureau Politique du Pit/Sénégal
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