Introduction : Le «Momentum» de Dakar

La communauté mondiale de l’eau s’est donné rendez-vous à Dakar, les 26 et 27 janvier 2026, pour une étape cruciale : la réunion préparatoire de haut niveau de la Conférence des Nations unies sur l’eau (Un 2026). Sous la co-présidence du Sénégal et des Emirats arabes unis, cette rencontre au Centre international de conférences Abdou Diouf (Cicad) a jeté les bases politiques et techniques du sommet de décembre prochain à Abu Dhabi.

L’enjeu dépasse la simple gestion d’une ressource. L’eau est le «socle de la stabilité mondiale», influençant directement le climat, la santé, la sécurité alimentaire et la paix. Pourtant, l’architecture multilatérale actuelle peine encore à refléter cette centralité.

I. Etat des lieux et analyse critique : le paradoxe de l’omniprésence fragmentée

Malgré les avancées depuis la Conférence de New York en 2023, les processus multilatéraux liés à l’eau souffrent de plusieurs limites structurelles :

. Une approche par «silos» persistante : L’eau innerve la quasi-totalité des Objectifs de développement durable (Odd), mais reste trop souvent traitée comme un secteur technique isolé. Elle est le «visage de l’adaptation climatique» dans les Cop, mais n’est pas encore le fil conducteur qui articule l’ensemble des engagements internationaux.

. Un déficit de structure politique globale : Contrai­rement au climat (Ccnucc) ou à la biodiversité (Cnudb), l’eau ne dispose pas d’une convention-cadre mondiale unique et contraignante. Cette fragmentation dilue l’impact des décisions politiques globales.

. Le fossé entre le normatif et l’opérationnel : Il existe une déconnexion entre la légitimité normative de l’Onu (qui fixe les cadres) et l’agilité opérationnelle nécessaire sur le terrain pour transformer les promesses en solutions de financement territoriales.

II. Orientations stratégiques : replacer l’eau au cœur des priorités

Pour que la Conférence de décembre 2026 ne soit pas «une déclaration de plus», quatre leviers de bascule ont été identifiés à Dakar :

. Dépasser l’Odd 6 : Il est impératif de reconnaître l’eau comme le fondement de la santé universelle, de la sécurité énergétique et de la stabilité géopolitique, et non plus comme une cible isolée.

. Affirmer le Nexus Eau-Climat : L’eau doit être officiellement reconnue comme l’épine dorsale de l’adaptation climatique au sein des processus de la Ccnucc.

. Ancrer la gouvernance dans les territoires : La gestion de l’eau se vit concrètement à l’échelle des bassins versants et des localités. La gouvernance mondiale doit être «territorialisée» pour répondre aux réalités des usagers.

. Investir massivement : Passer de la logique de don à une logique d’investissement durable, en mettant l’accent sur l’exploitation et la maintenance des infrastructures pour éviter le cycle «construire-déconstruire».

III. Vers une nouvelle architecture : l’interaction Onu-forums mondiaux

L’une des propositions majeures issues des réflexions de Dakar est la création d’une architecture duelle et complémentaire :

. Le pilier normatif (Onu-Eau) : Renforcer la coordination d’Onu-Eau pour assurer une cohérence entre les agences et fixer la direction politique légitime. Renforcer le rôle de l’Envoyé spécial pour l’eau du Secrétaire général des Nations unies.

. Le pilier opérationnel (Forum mondial de l’eau) : Utiliser les forums mondiaux (Dakar 2022, Bali 2024, Riyad 2027) comme des «laboratoires opérationnels». Ces espaces, bien que non décisionnels au sens onusien, sont des accélérateurs d’alliances entre gouvernements, secteur privé et Société civile.

Le cycle vertueux proposé : L’Onu définit le cadre politique global ; les forums opérationnalisent et testent les innovations sur le terrain ; et les résultats concrets remontent vers les processus onusiens pour nourrir les futures décisions multilatérales.

IV. Recommandations pour la sécurité hydrique universelle

En vue d’Abu Dhabi 2026, la feuille de route doit inclure :

Un mécanisme de redevabilité mutuelle : Etablir un système de suivi précis des engagements pris par les Etats et les partenaires financiers.

Le renforcement de la diplomatie de l’eau : Promouvoir les conventions sur l’eau transfrontalière comme outils de paix et de prévention des con­flits.

L’inclusion intergénérationnelle : Intégrer formellement la jeunesse et la Société civile dans les mécanismes de décision, comme amorcé lors du 9ème Forum de Dakar.

L’Année de l’eau en Afrique (2026) : Soutenir l’initiative de l’Union africaine pour faire de 2026 un pivot du développement durable sur le continent.

Conclusion : gérer l’eau, c’est gérer notre avenir

La synergie entre le Sénégal et les Emirats arabes unis symbolise un pont entre l’expertise de terrain et les capacités de mobilisation globale. Comme conclu lors de la réunion de Dakar, gérer l’eau n’est plus une option sectorielle, c’est «gérer notre avenir commun». Le succès de la Conférence de décembre 2026 dépendra de notre capacité à transformer ces réflexions en un Pacte mondial pour la sécurité hydrique, ancré dans la solidarité et l’action systémique.

Abdoulaye SENE

Président de GWP-AO

Secrétaire Exécutif et Co-président du

9ème Forum mondial de l’eau «Dakar 2022»