Lors de la Présidentielle américaine de novembre 2024, certains de mes amis avaient du mal à comprendre l’intérêt que j’avais pour le scrutin. Et mon souhait ardent, par-delà la dimension symbolique, de voir Kamala Harris diriger l’Union. Je leur expliquais que, dans notre monde, seuls les électeurs américains ont le privilège de voter non seulement pour l’avenir de leur pays, mais aussi pour celui de l’Humanité. Car, depuis la victoire du capitalisme sur le communisme, les Etats-Unis d’Amérique sont parvenus, pour la première fois de l’Histoire, au rang d’unique superpuissance planétaire. Déjà, en 1945, leur place était si prééminente que, lorsqu’on voulut fonder une organisation regroupant l’ensemble des nations unies contre les forces de l’Axe, c’est à New York qu’on établit son siège, plutôt qu’à Genève où avait élu domicile la défunte Société des Nations. Les décisions de l’Amérique, aussi dangereuses et irréfléchies soient-elles, influent sur la marche du monde ; sa culture s’est essaimée dans tous les coins de la planète ; le fameux rêve américain est devenu par moments le rêve de notre monde ; ses institutions politiques, qui constituent la charpente de la plus grande démocratie du monde, ont été l’objet d’un grand mimétisme institutionnel ; sa puissance a fasciné et irrité tant de peuples. Sans doute l’expérience américaine est-elle l’une des plus réussies de l’aventure humaine. De fait, la contribution de ce pays à l’«invention» de notre civilisation, aussi bien matérielle qu’intellectuelle, est extrêmement déterminante. L’essentiel de ce qui constitue aujourd’hui notre mode de vie, et qui fait notre singularité par rapport aux générations précédentes, c’est d’abord à l’Amérique que nous le devons.
Cela dit, cette force extraordinaire n’a pas été transformée, au sortir surtout de la Guerre «froide», en Droit et en légitimité, favorisant ainsi l’émergence de résistances et d’extrémismes partout dans le monde. Et l’Histoire n’offrant pas des «séances de rattrapage», les Etats-Unis ont raté l’occasion rêvée de faire de leurs anciens ennemis des alliés. On peut dire qu’au sortir de la guerre contre le communisme qui a consacré la prééminence globale de l’Amérique, les Américains, du haut de leur puissance inégalée et incomparable, ont manqué d’humilité et de lucidité ; leur hubris les ont enfoncés dans un labyrinthe. L’Amérique a lamentablement échoué dans son rôle prétentieux de «puissance tutélaire», ce qui s’explique en grande partie par son illégitimité sur la scène internationale. J’en veux pour preuve sa longue mésaventure en Afghanistan. Quand les Américains se sont retirés de ce pays, fin août 2021, d’une manière peu ou prou chaotique, on peut aisément constater qu’ils n’ont pas réussi à apporter la démocratie et la prospérité aux Afghans, en dépit de leurs dépenses faramineuses : près de mille milliards de dollars ont été dépensés en vingt ans. En un sens, dans beaucoup de domaines, les insuffisances américaines continuent d’avoir des conséquences négatives sur notre monde.
Donald Trump, hélas, en dépit de tous ses agissements lors de son premier mandat, est revenu à la Maison Blanche de manière spectaculaire, voire surréaliste. Les Américains ont largement décidé de le réélire. Dès son retour aux affaires, il a entrepris de mettre en œuvre ses ambitions : démanteler la démocratie américaine et faire régner l’Amérique dans un monde qui a renoncé à la paix. Son pouvoir, qui est une alliance diabolique entre le populisme et la haute technologie, a érigé l’autoritarisme en mode de gouvernement, faisant ainsi progressivement de la démocratie américaine un colosse aux pieds d’argile. Le trumpisme, ce me semble, présente deux versants fondamentaux : sur le plan interne, il ambitionne de torpiller toutes les institutions démocratiques (les libertés fondamentales, les juges, la presse, les universités, la recherche académique, etc.) et de bifurquer vers la démocratie illibérale, Trump ayant une vision autoritaire et présidentialiste du pouvoir ; sur le plan externe, à savoir les relations internationales, le trumpisme considère que la relation avec l’Autre doit être inéluctablement belliciste et violente et, de ce fait, il faut mettre tous les avantages de son côté, quitte à humilier l’adversaire ou l’’ennemi, à faire du mensonge la base de toute communication, à créer les conditions de l’embrasement général, à saper toutes les institutions d’après-guerre que le monde a créées pour conjurer une bonne fois pour toutes le spectre de la guerre. Selon cette vision réaliste (au sens de la théorie réaliste que l’on retrouve en Relations internationales) de la scène internationale, seule la puissance militaire permet de défendre ses intérêts économiques et d’assouvir ses fantasmes d’hégémonie. Trump ne cesse de marteler que l’Amérique, armée de ses redoutables bombardiers B-2 Spirit, traquera ses ennemis partout dans le monde, avec ou non l’assentiment des institutions internationales chargées de garantir la paix et la souveraineté des peuples. Dans sa vision de la politique étrangère américaine, il n’y a pas de place pour ce que Joseph Nye appelle le soft power, ce qui justifie la suppression brutale de l’Usaid, ou la décision de rompre la tradition selon laquelle les grandes universités américaines forment une bonne partie de l’élite mondiale.
Le trumpisme est aussi une formidable négation de l’histoire des Etats-Unis. Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, les migrants sont traqués et «déportés» avec une violence physique et langagière inédite ; l’Administration Trump a même décidé de sanctionner les pays qui refusent de les accueillir. On n’oubliera pas que les Etats-Unis sont le produit d’un vaste mouvement migratoire. L’Amérique s’est donné les moyens de ses ambitions en étant une terre d’hospitalité, qui accueille les persécutés en quête de liberté et d’expression de leur talent. Les premiers Européens à s’établir sur les côtes des futurs Etats-Unis étaient des puritains anglais fuyant les persécutions religieuses ; les colonies qu’ils fondèrent, dans les années 1620, sur le territoire des Indiens massachusetts, paraissaient fragiles et sans grand avenir. Ces pèlerins n’étaient qu’une centaine dont la plupart moururent congelés sans doute, dès le premier hiver ; un siècle et demi plus tard, leurs descendants, à savoir les pères fondateurs de l’Union, entrèrent en rébellion contre l’autorité de la Couronne britannique ; encore un siècle et demi, et ils étaient devenus la première puissance de la planète. La Nation américaine -encore faut-il préciser que les Etats-Unis, depuis la Guerre de Sécession et ce fameux arrangement informel que l’on appelle le «compromis de 1877», n’ont pas eu la capacité et la volonté de résoudre une bonne fois pour toutes, la question raciale- est donc, par essence, une mosaïque de cultures. C’est cette histoire de pluralité que Trump veut effacer des mémoires avec opiniâtreté.
L’année 2026 commence par une nouvelle effrayante : l’opération «Absolute Resolve» menée par les Etats-Unis d’Amérique, dans la nuit du 2 au 3 janvier, a permis d’enlever le Président vénézuélien Nicolas Maduro, avec pour objectif de le traduire devant la Justice américaine sur la base d’accusations de «narcoterrorisme». La manœuvre est efficace, brutale, spectaculaire et inquiétante. En dehors de toute légalité internationale, l’Amérique, comme de coutume, a décidé d’intervenir militairement (et unilatéralement) dans un pays souverain pour défendre ses intérêts économiques et politiques. Lors de sa conférence de presse à Palm Beach (Floride), samedi 3 janvier, tenue quelques heures après le raid des Forces spéciales américaines à Caracas, Donald Trump a annoncé que les Etats-Unis comptaient «diriger» le Venezuela jusqu’à une «transition sûre» et exploiter ses réserves de pétrole. «Nous allons diriger le pays jusqu’à ce que nous puissions effectuer une transition sûre, appropriée et judicieuse», déclare-t-il avec fierté. Il ne fait pas de doute que l’enlèvement de Nicolas Maduro et sa femme, Cilia Florès, n’est que le prélude à une prise de contrôle plus importante par les Etats-Unis du Venezuela. Donald Trump n’a pas caché que l’objectif majeur de cette démonstration de la force américaine est l’accès aux ressources pétrolières du Venezuela, les plus vastes du monde.
Peut-être est-il légitime de supposer que cette énième invasion américaine est un précédent dangereux pour la préservation des équilibres déjà fragiles de notre monde, car les adversaires de l’Occident ont des raisons valables pour s’attaquer eux aussi aux Etats souverains qui leur sont hostiles. Pourra-t-on empêcher Vladimir Poutine de capturer le Président Volodymyr Zelensky pour le livrer aux juridictions russes ? L’Occident aura-t-il la légitimité adéquate pour s’opposer à une éventuelle attaque de la Chine contre Taïwan ?
L’absence d’une autorité morale et politique légitime a fait que notre monde, au-delà d’être aujourd’hui un «labyrinthe des égarés», est devenu aussi une jungle, où seule la puissance économique et militaire permet de survivre, d’être respecté et écouté ; et où le Droit international et la souveraineté des Etats sont rangés aux oubliettes, où il n’y a plus un ordre international à même d’assagir la folie meurtrière des grandes puissances. L’Amérique de Trump a suffisamment montré que son ambition sur la scène internationale n’est pas de devenir un «suzerain global» légitime ; mais elle ambitionne, comme tous les autres pays, de poursuivre ses intérêts par tous les moyens, ce qui, inéluctablement, nous mènera à un monde sans boussole, où la guerre redeviendra l’horizon indépassable. De fait, le trumpisme, qui crée une Amérique hors-la-loi, prédatrice, violente, immorale, rabougrie et recroquevillée sur elle-même, est une conspiration contre l’Amérique et, partant, contre notre monde.
Par Baba DIENG
