Quand j’entends des gens exprimer leur déception face à la gouvernance du régime actuellement au pouvoir, une réaction mêlée d’agacement et de tristesse me gagne. Non que cette déception soit illégitime -elle l’est, pleinement, mais parce qu’elle aurait pu, aurait dû être évitée. Il n’est nul besoin d’un bac+3, ni même d’être un fin analyste politique, pour comprendre que le projet sonnait creux. Les signaux étaient là, visibles et lisibles, bien avant l’accession au pouvoir. Il suffisait d’y prêter attention, de dépasser l’enthousiasme ambiant, de sortir la tête du brouillard émotionnel dans lequel beaucoup s’étaient laissé envelopper, et de poser une question simple, une seule : sur quoi repose concrètement ce projet ? Une question que tout citoyen ordinaire aurait pu -et dû- se poser avant de déposer son bulletin dans l’urne.
La déception que l’on entend aujourd’hui n’est pas une surprise. Elle n’est pas le fruit du hasard, ni le résultat d’une malchance imprévue. Elle est la conséquence logique, mécanique et prévisible d’un aveuglement collectif soigneusement entretenu. On a vendu du rêve à une population fatiguée. Et on a habillé ce rêve de grands mots : souveraineté, rupture, antisystème. Des mots puissants, qui résonnent dans les ventres creux et dans les cœurs blessés, mais qui, sans substance ni plan d’action crédible, ne sont que de la fumée. Du vent habillé en promesse.
C’est ici que la mise en garde de Charles Péguy résonne avec une acuité troublante : «Le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles.» On a beau savoir cela. Chaque génération semble pourtant condamnée à le réapprendre à ses dépens, dans la douleur et dans les larmes. Le Peuple a mordu à l’hameçon et on ne peut pas entièrement le lui reprocher. La fatigue est mauvaise conseillère, et l’espoir, même mal placé, reste une force humaine fondamentale, presque sacrée. Mais ceux qui disposaient des outils intellectuels pour voir au-delà du vernis, ceux dont c’est précisément le métier de penser, d’analyser, de questionner -eux n’ont guère d’excuse.
Ce qui est à la fois le plus sidérant et le plus consternant dans cette affaire, c’est de voir avec quelle légèreté, quel manque de rigueur, ce projet a été validé, cautionné, et parfois même encensé par une partie de l’élite intellectuelle. Des universitaires, des écrivains, des artistes -des hommes et des femmes dont le rôle, plus que quiconque, aurait dû être d’exercer leur esprit critique, de maintenir cette distance analytique qui est la marque de l’intellectuel digne de ce nom. On aurait pu attendre d’eux une analyse rigoureuse des propositions de gouvernance, un examen sérieux des profils et des parcours, une mise en garde éclairée contre les dérives possibles. On aurait pu espérer qu’ils décortiqueraient les discours pour en révéler les contradictions, les flous, les impasses. Au lieu de cela, beaucoup ont préféré s’emballer, se laisser séduire par une rhétorique du changement aussi enflammée qu’inconsistante.
Il serait injuste, cependant, de mettre tous ces intellectuels dans le même sac. Certains ont soutenu ce projet par conviction sincère, et pour ceux-là, on peut au moins saluer l’honnêteté, même aveugle. D’autres, en revanche, l’ont fait par opportunisme, par calcul carriériste, par désir de se placer dans le bon camp au bon moment, ou par peur d’être perçus du mauvais côté de l’histoire. Peur d’être associés à l’ancien régime. Peur de passer pour des ennemis du changement. Cette peur du jugement social, ce conformisme intellectuel déguisé en engagement, est l’une des formes les plus sournoises de la lâcheté. Elle ne dit pas son nom. Elle se drape dans les habits du courage.
C’est précisément ce mécanisme que Hannah Arendt avait analysé avec lucidité, elle qui avait observé comment des hommes instruits, cultivés, apparemment raisonnables, pouvaient abdiquer leur jugement au profit du conformisme ambiant. Dans Les Origines du totalitarisme, elle notait que la propagande la plus efficace n’est pas celle qui convainc par la force, mais celle qui dispense de penser -celle qui rend le jugement individuel superflu en fabriquant une évidence collective. Les intellectuels qui ont rallié ce projet sans en questionner les fondements n’ont peut-être pas cédé à la propagande au sens classique, mais ils ont cédé à quelque chose de tout aussi redoutable : la pression des insulteurs tapis sur les réseaux sociaux, et le confort douillet d’appartenir au camp du sens de l’histoire. Le résultat, à l’aune de la crise politique et économique que vit le pays, est accablant : ils ont prêté leur nom, leur plume et leur prestige à une entreprise qui ne le méritait pas.
Il faut appeler les choses par leur nom. Quand un intellectuel, fort de sa crédibilité et de l’autorité morale que lui accordent ses lecteurs ou ses étudiants, se fait le porte-voix enthousiaste d’un projet sans en interroger les lacunes ni formuler la moindre réserve critique, il commet une faute. Pas une faute juridique, nul ne peut l’en tenir légalement responsable. Mais une faute morale et intellectuelle, profonde et grave. Son rôle, dans toute démocratie digne de ce nom, est précisément d’être ce contre-pouvoir vigilant qui empêche les foules d’être emportées par les vagues de l’émotion et de la démagogie. Il est, ou devrait être, le défenseur de la nuance contre les certitudes paresseuses. Lorsqu’il abandonne ce rôle pour rejoindre le chœur des applaudisseurs, il trahit non seulement sa mission, mais aussi ceux qui lui faisaient confiance pour s’orienter dans la complexité du monde. Il éteint la lampe dont il avait la garde.
Cela soulève une question de fond, qui dépasse largement le cas de Pastef ou du Sénégal, et qui concerne tous les pays où le populisme a trouvé un terrain fertile : à quoi sert l’intelligence quand elle se met au service de l’illusion ? A quoi sert la culture quand elle devient un instrument de propagande, même involontaire ? Arendt nous offre ici une clé de compréhension redoutable avec ce qu’elle a appelé la «banalité du mal» -cette idée que le mal politique ne naît pas toujours de la monstruosité ou de la haine, mais très souvent de l’absence de pensée, de la suspension du jugement, de la pure paresse intellectuelle. Ce n’est pas nécessairement la malveillance qui a conduit ces intellectuels à soutenir un projet creux : c’est, pour beaucoup d’entre eux, le refus de penser jusqu’au bout, de tenir le fil du raisonnement critique jusqu’à ses conclusions inconfortables.
Il y a quelque chose de profondément ironique, et de profondément triste dans le spectacle d’une élite cultivée qui se laisse berner par des artifices rhétoriques que le bon sens populaire, lui, avait su déjouer. Car le bon sens populaire n’a pas attendu les grandes écoles pour sentir que quelque chose ne tenait pas la route, que les promesses sonnaient creux, que les hommes qui les faisaient n’avaient pas les épaules pour les tenir. C’est peut-être là la leçon la plus amère et la plus nécessaire de cette histoire : ce sont souvent les plus humbles, les moins diplômés au sens de l’école républicaine, les gens ordinaires au contact des réalités concrètes, qui ont su garder les pieds sur terre quand les élites se laissaient griser par l’illusion d’un changement historique.
Péguy, qui connaissait bien cette sagesse des simples, écrivait : «Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.» Voir ce que l’on voit. Pas ce que l’on espère voir. Pas ce que l’on voudrait voir. Ce que l’on voit. Ce précepte d’humilité apparente cache l’une des exigences les plus difficiles qui soit : résister à ses propres désirs de croire, à ses propres biais, à la tentation permanente de confondre le réel avec le souhaitable. C’est un effort de chaque instant. Un combat sans trêve contre soi-même.
Cette faillite du sens critique n’est pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans une tendance plus large, observable dans de nombreuses démocraties contemporaines : la montée d’une culture de l’émotion au détriment de la raison. Dans ce contexte, la responsabilité des intellectuels n’est pas amoindrie, elle est décuplée. Car s’ils n’effectuent pas le travail de résistance critique, si eux aussi cèdent à la tentation du récit séduisant, alors qui le fera ? La démocratie ne peut fonctionner sans citoyens éduqués et éclairés, et les citoyens ne peuvent pas s’éclairer seuls quand les lampes que sont censés être les intellectuels choisissent de s’éteindre.
La déception est compréhensible. Humaine. Légitime. Mais qu’elle serve au moins à quelque chose de durable. Qu’elle nous enseigne à nous méfier des grands mots sans grande substance, des slogans vaseux qui parlent au cœur sans rien dire à l’esprit. Qu’elle nous rende, enfin, un peu moins naïfs.
Et surtout, qu’elle nous rappelle que le sens critique n’est pas un luxe réservé à une caste de penseurs professionnels. C’est une nécessité civique fondamentale, à la portée de tous ceux qui acceptent de prendre le temps de regarder au-delà des apparences et d’écouter au-delà des mots. La prochaine fois, peut-être, nous serons moins pressés de croire. Et plus exigeants envers ceux qui nous demandent de le faire.
Birane DIOP
