Il faut savoir raison garder et éviter de «charognardiser» les consensus nationaux pour en faire un trophée privé ou personnel. Les déclarations du président de la Fédération sénégalaise me semblent particulièrement excessives, voire pulsionnelles. Il ne faut pas céder à la tentation du chauvinisme. Le chauvinisme des supporters est compréhensible, mais celui d’un leader est inacceptable et, de toute façon, dangereux. Les bonnes décisions sont en général prises dans la discrétion et la sérénité d’une pensée affranchie de toute passion. Un berger n’a pas le droit de suivre son troupeau, il le conduit.

Parler le langage du sens commun alors qu’on doit penser et agir pour éclairer des millions d’âmes, c’est abdiquer de son statut de leader. Un leader ne cherche donc pas des ennemis à son Peuple, il ne cherche pas non plus des disputes inutiles : il les anticipe et les inhibe. La crise du football africain, notamment celle qui va secouer la Caf, n’est pas plus grave que celle qui a secoué la Fifa, il n’y a guère longtemps. Mais c’est en coulisse, dans les méandres de la diplomatie que les mauvaises dynamiques sont infléchies et les bonnes suscitées.

De même, installer une polémique ridicule avec d’anciennes gloires n’est que signe de faiblesse et de manque de discernement. Un vrai leader ne répond pas à toutes les critiques, il exploite celles qui sont fécondes pour avancer. Il ne faut pas laisser la politique cannibaliser le sport et, surtout, le formidable élan d’œcuménisme, qu’a suscité cette coupe. Il faut être généreux. Pour un leader, la générosité, ce n’est pas penser le présent, c’est plutôt se servir du présent pour penser le futur et le passé.

Les anciennes gloires ne réclament pas des récompenses, encore moins une quelconque pitance. Ce qu’elles réclament, c’est de la reconnaissance, du respect. Les victoires d’aujourd’hui sont le fruit des semences et de labeur d’hier ; l’oublier n’est pas de l’ingratitude, c’est de l’ignorance. Les Sénégalais lucides savent que si nous avons des joueurs comme Sadio, Gana, etc., c’est grâce à une dynamique qui a été enclenchée en 2002 avec les retombées (psychologiques et matérielles) de la participation historique de notre pays à ce mondial. Les académies de football qui essaiment partout sont le fruit de ces investissements. C’est pourquoi les libéralités non nécessaires doivent être bannies pour privilégier la reconnaissance de la Nation. Quelle libéralité pourrait contenter les Lions qui dorment dignement six pieds sous terre ?

A la place de la libéralité, un chef consciencieux miserait sur la formation. Ces primes supplémentaires auraient pu être investies dans la création ou le balbutiement d’autres académies de football à l’intérieur du pays, car il y a du talent. Chaque académie de football pourrait porter le nom d’un Lion ou même lui être cédée pour préparer sa future reconversion. Abdou Diouf avait toutes les raisons d’octroyer des terrains et villas aux Lionnes du basket, car ces héroïnes sont très souvent mal payées malgré les nombreux trophées gagnés. Donner une demeure à ces dames, ce n’était pas une récompense, mais une sécurisation d’héroïnes.

Les Grecs avaient créé le Prytanée pour honorer les grands seigneurs guerriers qui avaient accompli des prouesses dans la défense et l’épanouissement de la cité. Il n’était pas question de laisser de pareils seigneurs sombrer dans la déchéance et le dénuement. Abandonner les héros, les regarder être dans le besoin, ce n’est salir leur mémoire, mais celle de la cité. Mais nos héros footballeurs ne sont pas dans une situation de nécessité. On sait d’ailleurs que certains anciens internationaux sont parfois dans des situations délicates : il est urgent de créer un fonds de sécurité (pas de retraite) pour anciennes gloires pour éviter certaines situations déshonorantes de nos concitoyens vivant en Europe ou au Sénégal. Il est temps que nos dirigeants sortent de la gestion de l’émotivité pour enfin préparer le futur avec plus d’esprit prospectiviste. La gestion de l’émotivité est la «vertu» politique la plus ordinaire car la grégarité le fait beaucoup plus naturellement que la raison. La meilleure façon d’honorer un homme, c’est de le prémunir de la dépendance.

Multiplier les académies de football en incitant les professionnels à investir dans ce domaine est à mon avis la voie salvatrice. Ces polémiques inutiles ne feront qu’engourdir notre élan et inhiber la dynamique de succès. On aurait créé une grande académie de football en le baptisant «Académie Jules F. Bocandé, Racine Kane, des champions d’Afrique de 2026», les générations futures, celle présente et celles passées s’y retrouveraient. Le Sénégal mérite même d’avoir une académie de formation des dirigeants de football. Les anciens Lions qui n’ont pas réussi à s’insérer dans une nouvelle vie professionnelle pourraient y être formés voire employés. Si chaque génération qui fait un excellent travail est gratifiée par des institutions footballistiques qui joignent l’utile à l’agréable, le football pourrait devenir une industrie qui contribue à relever le Pib. Au lieu de donner des terrains pour exploitation immobilière, on pourrait inciter les Lions à acquérir des terres pour l’agriculture. L’exemple de Ferdinand Coly est là et peut servir d’émulation.

Alassane K. KITANE