Pourquoi parmi toutes les personnalités qui figurent dans le livre dont Pascal Boniface est le coordinateur, Sonko est le seul à lui dérouler le tapis rouge avec autant de fastes et de bruit ? Kagamé figure bien parmi ces leaders, mais on n’a pas vu les partisans du Président rwandais s’extasier avec autant de transe pour une simple inscription dans un livre. On dirait un délire collectif ou plutôt une hystérie qui reflète le fanatisme au lieu d’inspirer une réflexion : Sonko est le énième homme politique, le deuxième Sénégalais, à figurer dans un livre de Boniface. Pourquoi tant de fantasme donc ? Et puis cette grand-messe a coûté combien ? Tout ça pour flatter un ego ?
La vérité est que Sonko a voulu séduire son «storyteller» de la circonstance, celui qui a pris le risque épistémique et historique de faire figurer un imposteur sur la liste des leaders politiques qui influencent le monde. Le plus grave et le plus dramatique dans cette conférence, c’est la mise en scène de l’allégorie du vieux nègre et la médaille de F. Oyono : en voulant jouer le rôle que lui a offert le metteur en scène, Pascal Boniface, il s’est cru obligé de brocarder les présidents africains qu’il qualifie de sans vision. N’est-ce pas la preuve qu’il est lui-même à la recherche d’une gloire factice décernée par une éminence grise venue de la France avec son autorité épistémique pour classer des acteurs politiques divers ?
La polémique sur la critique acerbe contre Trump s’explique par le fait qu’elle exprime une forme de flagornerie envers soi : «Kunuy njoow ngàay njoowàanu !» Cette invective, en pareille circonstance, contre l’autre narcissique -celui d’Outre-Atlantique- n’est-elle pas une astuce pour susciter une réaction des autorités américaines et devenir ainsi un martyr, une victime (factice), et enfiler le costume du héros africain (rêve d’enfant) alors qu’on n’a qu’une piètre idée du panafricanisme ? Ses partisans font dans l’amalgame en évoquant la posture critique du Premier ministre espagnol pour justifier les propos de Sonko : quelle gageure !
Comparer l’attitude de Sanchez à l’épopée stérile de Sonko est un raccourci mental. Pedro Sanchez a répondu à une demande de Trump. Il a eu une attitude ferme face à la provocation. Sonko est dans la gesticulation inutile pour se donner une importance qu’il n’a pas. C’est Trump qui a demandé l’aide de Sanchez, son alignement. C’est Ousmane qui fait du bruit pour s’attirer l’attention de Trump. Il y a grande une différence entre une attitude stratégique fondée sur des exigences explicites d’un des protagonistes et l’attitude charogne d’un leader qui se mêle d’une question qui n’entre pas dans ses prérogatives. Ce qu’a dit Sonko de Trump est dix mille fois moins grave que ce que les activistes africains disent de lui, mais il trouve que Sonko n’est pas un activiste. La question n’est pas de savoir si ce qu’il dit est vrai, mais plutôt : a-t-il besoin de le dire ? Est-il fondé à le dire ?
Sanchez porte la voix diplomatique d’une Espagne sollicitée par Trump, Sonko parle pour sa propre personne. Pedro Sanchez a posé des actes concrets, Sonko est dans les jérémiades guerrières d’un combattant non retenu dans une guerre qui ne l’engage pas. Quand Diomaye a eu une attitude équilibriste dans ce conflit, les mêmes qui soutiennent la posture parasite de Sonko lui ont reproché son non-alignement sur la position de l’Iran. La vérité est que Sonko est un Sankara sur scène, mais un Compaoré dans la vie réelle : il joue des rôles successifs en fonction de la demande du public, là où Sankara était sur le théâtre du sérieux, de la tragédie des hommes porteurs de destin. Il y a bien une différence entre mimer et agir.
La question n’est non plus de savoir si les propos désobligeants de Trump sur le Prince saoudien sont plus graves que ceux de Sonko sur Trump : c’est encore un biais cognitif. Le Prince saoudien et Trump entretiennent des relations personnelles et politiques qui expliquent la façon dont le premier s’adresse au second. A ma connaissance, Sonko et le Sénégal ne sont pas protagonistes dans cette crise et n’entretiennent pas le même type de relation. Mais le plus grave, c’est l’absence de cohérence et d’harmonie entre la Primature et la Présidence sur cette question.
Il faut dire à Ousmane Sonko d’arrêter de sacrifier l’honorabilité des présidents africains sur l’autel de ses ambitions infantiles de puissance. Prétendre que la plupart des présidents africains n’ont pas de vision ne veut pas dire qu’on en a, c’est juste une danse de striptease devant un acteur blanc pour satisfaire la demande émotionnelle d’un public friand de déclarations bruyantes et épiques.
Alassane K. KITANE
