Il est des livres que l’on croit avoir lus parce qu’on en connaît l’histoire, les personnages et quelques grandes idées. Puis, avec le temps, on les relit et l’on découvre qu’ils nous parlaient d’un avenir que nous n’étions pas encore capables d’imaginer. L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane est de ceux-là.

Publié en 1961, au moment où l’Afrique accédait aux indépendances, le roman raconte le destin de Samba Diallo, mais pose surtout une question qui dépasse son époque : comment entrer dans le monde moderne sans renoncer à ce qui fonde notre identité ?

Cette question reste entière. Elle est même devenue plus complexe.

La Grande Royale avait compris que l’école nouvelle était devenue incontournable. Il fallait y envoyer les enfants, non parce que le modèle venu d’ailleurs était parfait, mais parce que le monde changeait et qu’il fallait être capable de le comprendre. Son intuition demeure d’une remarquable actualité : un Peuple ne peut pas se protéger du changement en refusant le savoir.

Mais apprendre ailleurs ne signifie pas nécessairement devenir autre.

C’est précisément là que réside l’une des grandes leçons du roman. L’éducation ne devrait jamais être une simple accumulation de connaissances ou une préparation mécanique à l’emploi. Elle doit permettre à l’individu de comprendre le monde, de penser par lui-même et de participer à la transformation de sa société.

Une école véritablement émancipatrice ouvre les fenêtres sur le monde sans arracher les racines.

Cette réflexion prend aujourd’hui une dimension nouvelle. Les générations actuelles ne sont plus seulement confrontées à une école héritée de l’histoire coloniale. Elles vivent dans un univers numérique où les connaissances, les images, les langues et les modèles culturels circulent à une vitesse inconnue des générations précédentes.

Internet a ouvert les portes du monde. L’Intelligence artificielle est en train d’en modifier les règles.

Un jeune Sénégalais peut désormais accéder en quelques secondes à des connaissances produites dans les meilleures universités du monde. Il peut apprendre une langue, suivre un cours, consulter une bibliothèque, utiliser des outils scientifiques et dialoguer avec des systèmes d’Intelligence artificielle.

Cette révolution constitue une formidable opportunité. Elle comporte aussi un risque : celui de confondre ouverture et imitation.

La question posée hier par Cheikh Hamidou Kane revient donc sous une autre forme : comment accéder à l’universel sans disparaître dans l’universel ?

La réponse ne peut être le rejet de la modernité. Elle ne peut davantage être l’acceptation passive de tous les modèles venus d’ailleurs. Elle réside dans le discernement : apprendre, comparer, adapter, produire et, lorsque cela est nécessaire, inventer.

C’est ici que L’Aventure ambiguë devient une œuvre profondément contemporaine.

Le véritable enjeu n’est plus seulement de savoir utiliser les technologies. Il est de savoir ce que nous voulons en faire. L’Intelligence artificielle peut produire un texte, résoudre un problème, traduire une langue ou analyser des données. Mais elle ne peut pas décider à notre place de ce qui est juste, souhaitable ou conforme à nos valeurs.

La machine peut augmenter nos capacités. Elle ne doit pas diminuer notre capacité de jugement.

Cette distinction est essentielle pour l’école. Si nous voulons préparer les générations futures, nous ne devons pas seulement leur apprendre à utiliser les nouveaux outils. Nous devons surtout développer leur esprit critique, leur créativité, leur autonomie et leur sens des responsabilités.

La question fondamentale reste donc celle que le roman pose à travers le parcours de Samba Diallo : quel type d’être humain voulons-nous former ?

Un élève capable de réussir un examen, certes. Mais surtout un citoyen capable de comprendre son époque, de respecter les autres, de connaître son histoire, de maîtriser les savoirs scientifiques et de contribuer au progrès de sa société.

Cette ambition nous oblige à repenser notre rapport au savoir.

Le Sénégal dispose d’une longue tradition de transmission intellectuelle et spirituelle. Des daaras aux écoles modernes, des maîtres traditionnels aux universités, notre histoire est celle d’une rencontre entre plusieurs formes de connaissance. Il ne s’agit donc pas de choisir entre passé et avenir, tradition et modernité, culture et science.

Il s’agit de construire des passerelles.

Une société qui refuse le savoir se condamne au retard. Mais une société qui abandonne toute capacité de discernement risque de devenir consommatrice de modèles qu’elle n’a pas contribué à concevoir.

L’Afrique doit donc passer d’une logique d’adaptation permanente à une logique de production.

Produire du savoir. Produire des technologies. Produire des contenus éducatifs. Produire des modèles adaptés à nos réalités. Faire de nos langues des langues de connaissance. Et surtout, participer à la définition des règles qui encadreront les technologies qui transformeront nos sociétés.

L’Intelligence artificielle nous offre à cet égard une occasion historique.

Nous pouvons simplement importer des outils conçus ailleurs et accepter leurs règles. Nous pouvons aussi participer à leur conception, réfléchir à leurs usages et défendre une Intelligence artificielle respectueuse de nos cultures, de nos langues, de nos réalités éducatives et de nos valeurs.

C’est ici que la question de la transmission prend toute son importance.

Chaque génération reçoit un héritage, mais elle reçoit également une responsabilité : ne pas transmettre seulement ce qu’elle a reçu, mais préparer ce que les générations suivantes devront affronter.

Aux jeunes, il faut donc apprendre à utiliser le monde sans devenir prisonniers de ses apparences. Aux enseignants, il faut donner les moyens de transmettre les savoirs tout en accompagnant les mutations technologiques. Aux parents, il faut rappeler que l’éducation ne se résume jamais aux résultats scolaires. Aux responsables publics, il revient de construire une politique éducative capable de préparer les citoyens à un monde qui change rapidement.

Voilà pourquoi L’Aventure ambiguë mérite d’être relue aujourd’hui, non comme une œuvre appartenant uniquement au patrimoine littéraire sénégalais, mais comme une œuvre qui continue de nous interroger.

Les générations de l’indépendance y ont vu le conflit entre deux univers.

Les générations suivantes peuvent y lire le défi de la mondialisation.

La jeunesse d’aujourd’hui peut y reconnaître son propre dilemme face au numérique, aux réseaux sociaux et à l’Intelligence artificielle.

Les générations de demain y trouveront peut-être une question encore plus fondamentale : comment rester humain dans un monde où la technologie sera capable d’accomplir une part croissante de ce que nous considérions hier comme exclusivement humain ?

C’est pourquoi le roman de Cheikh Hamidou Kane n’est pas seulement une histoire du passé.

Il est une invitation à penser l’avenir.

Et si L’Aventure ambiguë n’était finalement pas si ambiguë ?

Elle nous disait peut-être simplement que l’ouverture au monde n’a de sens que si elle s’accompagne d’une conscience de soi ; que le progrès n’est véritable que lorsqu’il sert l’humain ; que le savoir n’a de valeur que lorsqu’il libère ; et qu’une société ne peut construire son avenir sans savoir ce qu’elle veut préserver de son passé.

Plus de soixante ans après sa publication, le message demeure d’une étonnante actualité : apprendre du monde sans se perdre, s’ouvrir sans s’effacer, moderniser sans renoncer à soi et transmettre sans cesser d’inventer.

C’est peut-être là que réside la véritable leçon de Cheikh Hamidou Kane.

L’aventure n’est plus seulement ambiguë.

Elle est désormais entre nos mains.

Amadou MBENGUE dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal