La nuit tomba sur la place publique. Le ciel avala le soleil d’une seule bouchée, et sa lumière dorée peignait la bourgade, lui donnant ainsi le décor d’une cité en bons termes avec ses démons. Les agonisants et les gringalets se hâtèrent pour retrouver les vestibules de leurs bicoques pour s’en extirper quelques heures après. La nuit, qui est un labyrinthe où foisonnent succubes et incubes, est certes impitoyable envers celles et ceux que la vie a suffisamment épuisés et abandonnés ; mais, pour fêter la fin de l’année et vivre au rythme de ses promesses, il fallait faire abstraction de tout cela : seule la fête était belle, seule la fête valait tous les sacrifices et toutes les folies. Avant l’avènement du crépuscule, tous les invités furent sur place. Ils prirent des charrettes, arpentèrent des sentiers tracés par les troupeaux ; et, bien sûr, ils ne vinrent pas les mains vides (rendre visite à quelqu’un les mains vides, chez les miens, est une ignominie que personne ne veut s’infliger, car elle sera racontée à l’envi comme la geste d’un seigneur de guerre, comme la passade ébruitée d’un client) : leurs baluchons, maculés de poussière et de fèces, contenaient du lait trait il y a à peine quelques heures, qui refluait un petit-lait appétissant sur la paroi du récipient ; de la viande fraîche et sanguinolente, qui témoignait de l’agonie des bêtes décapitées avec entrain et violence ; du riz que l’on glane en dégorgeant au compte-gouttes (et au quotidien) la céréale dans des bassines en cuivre, grâce à la libéralité de l’usine implantée dans les parages sans crier gare, et dont les activités économiques sont bénéfiques aux populations environnantes.

Les invités, tels des conquérants tartares ivres de sang et de conquêtes, arrivèrent encore dans le village de manière spectaculaire. On apercevait au loin des fragments de leur convoi masqué par les monticules, dans une atmosphère poussiéreuse et opaque, qui ne permettait que d’avoir des idées imprécises. Il suffisait juste de voir leurs vêtements guenilleux et leur corps frêle pour comprendre qu’ils sont pour la plupart des bergers et des nomades. Pour les accueillir à bras ouverts, les dames (celles qui peuvent avoir un flirt avec la poésie) devinrent des cantatrices, des bayadères, et déclamèrent en leur honneur des poèmes mâtinés d’une musique dont le crincrin pouvait perforer les tympans, et dont la résonance était semblable à celle d’un glas qui sonne pour annoncer la visite fatidique de la grande Faucheuse ; les hommes montraient leur masculinité (et leur capacité à faire violence) en s’adonnant à des salutations rugueuses et musclées. Les jeunets étaient chargés de s’emparer de leurs chevaux pour extirper les mors rouillés de leurs dents. C’est au chef de la bourgade, un monarque qui ne dit pas son nom, de les accueillir chez lui, de leur montrer hospitalité, de leur donner des victuailles à foison pour qu’ils fissent ripaille jusqu’à l’asphyxie, de leur pourvoir le vivre et le couvert, de leur tenir compagnie, de faire de telle sorte que leur séjour dans son village fût un souvenir à raconter durant toute l’année ; bref, il devait imprimer sa marque dans la tête de tous ses visiteurs, fussent-ils des chenapans. Ou des ennemis d’hier.

Chez les miens, l’étouffement des inégalités sociales est un combat de tous les jours. Pour eux, l’explosion obscène des injustices sociales, que l’on constate dans nos sociétés depuis les révolutions conservatrices des années 1980, est immorale et violente ; et, de ce fait, il faut la combattre avec méthode et opiniâtreté. Les fêtes sont des moments propices pour procéder à une sorte de nivellement par le bas de la communauté, de suppression temporaire des symptômes qui montrent les différences des conditions de vie. Ce travail d’amincissement des inégalités passe par l’accoutrement, surtout celui des femmes. Une astuce parfaite fut trouvée : la confection d’un uniforme dont les exemplaires étaient distribués moyennant une bagatelle. Et la thésaurisation de celle-ci incombait aux femmes. Il s’agissait, pour celles-ci, de robes en soie bleue à la façon de la ville (comme dirait Flaubert), taillées au niveau du genou, et dont la sculpture harmonieuse trahissait la forme de leur corps usé par la violence que la société y exerce -violence sans nom, sans limite et normalisée. Elles se peinturluraient comme des comédiennes grimées, chantaient et gambadaient, pour créer une atmosphère joyeuse, pour plaire aux mâles ; quant aux jeunettes, elles étaient affublées comme leurs mères, avec des robes à l’échancrure cylindrique et suffocante, qui leur permettaient de s’asseoir à même le sol grâce à de longues fentes.

Les hommes pouvaient se saper selon leurs niaiseries. Ils en avaient le droit, car le patriarcat donne tous les droits -même celui de tuer pour des vétilles. Mal griller des silures, des brochets, des soles… peut être synonyme de mort. Ou de passage à tabac.

La grande cérémonie boucla les festivités. Elle se déroula sur la place publique que les femmes avaient défrichée naguère. Les invités avaient le privilège de se mettre à la première loge, en face du prêcheur et des eunuques de son harem ; les hôtes se plaçaient derrière leurs hôtes dans des fauteuils en rotin que l’on garde comme de précieux trésors, et dont les dossiers pouvaient plier une échine ; les mômes déposaient leur corps famélique sur des tabourets que la terre boueuse absorbait à moitié ; et l’enceinte était ceinte par des barrières que l’on disposait en lignes perpendiculaires comme pour se prémunir contre des bêtes sauvages. Quelques jeunes récitaient des versets du Coran que les gens écoutaient consciencieusement comme s’ils avaient saisi le contenu, ou comme s’ils étaient directement en conversation avec Dieu, ou comme si la poétique de l’œuvre les avait enivrés. Le froufrou des immenses boubous amidonnés de l’imam, accompagné par ses quatre femmes, interrompit à brûle-pourpoint la mascarade de ces sourds à n’entendre pas Dieu tonner. On se prépara à ramper comme des tétrapodes devant le saint homme pour recueillir ses prières et conseils (des conseils qu’il n’appliquait jamais lui-même, puisqu’il prêchait toujours le misérabilisme alors qu’il était riche comme un prince et ne vivait nullement comme un moine), espérant ainsi choper des bribes de sa prétendue baraka. Pensif comme un petit ange, les doigts confondus, recroquevillé dans son imposant fauteuil en velours, regardant la foule avec fascination, il priait, discourait sans plan, sans sujet précis, sans objection, sans imagination, devant une assistance crédule qui acquiesçait de la tête ; et les ruraux, après avoir prié et baisé la main sacrée de leur guide, pouvaient allègrement plier bagage en escomptant revenir l’année prochaine avec leurs espérances enfin concrétisées. Mais en vain.

On fêtait Noël ainsi. On épiait impatiemment ses jours fastes, profitant de sa magie et de sa vertu fédératrice. Mais la crise économique aiguë que traverse notre pays impose une attitude économe et intelligente. Sans doute les vieilles habitudes pourront-elles continuer l’année prochaine, puisque le «Projet» inondera le pays de ses fruits et respectera ses grandes promesses. Si tant est que l’on puisse, après des mois d’intenses recherches et d’errances, déterrer la dette «cachée», et mettre le holà aux guerres picrocholines au sommet de l’Etat. (Suite et fin).

Par Baba DIENG