«Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde», disait Albert Camus. Une telle acception corrobore sans doute la recrudescence des cas de féminicide au Sénégal. En effet, contrairement au parricide et à l’infanticide, le féminicide, considéré comme le meurtre d’une femme en raison de son genre, est inconnu du corpus juridique sénégalais. Il est relégué au rang des «faits divers», requalifié en «crime passionnel» ou «drame conjugal».

Par ailleurs, pendant que l’on se méprend à ne pas nommer les faits, à hésiter sur la reconnaissance juridique du féminicide, des vies s’éteignent, des femmes meurent au sein de l’espace privé familial. Pour­tant, la cartographie des féminicides médiatisés à l’échelle nationale a tiré la sonnette d’alarme quant à la nécessité d’une intégration de ladite infraction dans le Code pénal sénégalais. Ainsi, selon les organisations féministes à travers la campagne «Luy Jot Jotna», le Sénégal a enregistré dix-huit (18) cas de féminicide médiatisé en 2025. En 2026, en seulement trois mois, nous en sommes à notre cinquième cas de féminicide, dont le premier est perpétré le 1er janvier et le cinquième le 21 mars. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg qui cache mal des chiffres largement sous-estimés, puisque basés uniquement sur les cas les plus médiatiques rapportés par la presse locale.

Face à la gravité de la situation qui inquiète plus d’un, ne serait-il pas plus judicieux de donner vie à l’infraction de féminicide dans l’arsenal juridique sénégalais ?

Une lecture combinée des textes nationaux et internationaux permettra de répondre par l’affirmative.

Ainsi, à l’échelle internationale, le Sénégal est signataire de plusieurs conventions justifiant l’incrimination du féminicide. Il s’agit de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes du 18 décembre 1979, ratifiée par le Sénégal en 1985, et du Protocole à la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples du 11 juillet 2003, ratifié par le Sénégal le 27 décembre 2004. Ce protocole, plus connu sous le nom du Protocole de Maputo, à travers son article 4 intitulé «droit à la vie, à l’intégrité et à la sécurité», dispose : «Toute femme a droit au respect de sa vie, de son intégrité physique et à la sécurité de sa personne. Toutes formes d’exploitation, de punition et de traitement inhumain ou dégradant doivent être interdites. Les Etats s’engagent à prendre des mesures appropriées et effectives pour : […] allouer des ressources budgétaires adéquates et autres pour la mise en œuvre et le suivi des actions visant à prévenir et éradiquer les violences contre les femmes.»

Ces textes sont complétés au niveau national par la Constitution, la norme fondamentale, qui, à son tour, consacre le droit à la vie, à la sécurité et à la l’intégrité corporelle aux termes de son article 7 alinéa 2.

Eu égard à ces considérations, il incombe à l’Etat du Sénégal de reconnaître le féminicide comme un crime spécial et autonome, afin d’adapter ses codes à son texte fondamental et à ses engagements internationaux conformément à la pyramide des normes de Hans Kelsen. Et une telle orientation s’inscrira en droite ligne des réformes initiées par les pays africains, à l’image de l’Afrique du Sud, du Rwanda, de la Tunisie, pour dissuader et sanctionner tout meurtre commis sur une femme, notamment au sein de l’espace privé familial, en consacrant dans leur Code pénal le crime de féminicide. Nous évoquerons ici la loi organique n°2017-58 du 11 août 2017 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes qui modifie le Code pénal tunisien en reconnaissant le féminicide et en l’assortissant de sanctions plus sévères à des fins de protection et de dissuasion. Par conséquent, aux termes de l’article 208 du nouveau Code pénal tunisien, le coupable est puni d’une peine d’emprisonnement de vingt ans, si les coups portés ou les blessures faites volontairement, mais sans intention de donner la mort, l’ont pourtant occasionnée, et il est emprisonné à vie notamment si la victime est un enfant ou si l’auteur est l’un des conjoints, ex-conjoints, fiancés ou ex-fiancés.

Néanmoins, précisons que la notion de féminicide, quoiqu’inconnue dans l’arsenal juridique sénégalais, est bien comprise par les autorités dirigeantes. En fait, le terme «féminicide» a été prononcé pour la première fois par un Président au Sénégal. «Je veux dire avec force qu’aucune violence n’est tolérable dans la République. En particulier celle faite aux femmes, les féminicides et toutes les atteintes commises contre les plus vulnérables», a déclaré Son Excellence Bas­sirou Diomaye Diakhar Faye dans son discours du 31 décembre 2025. Il s’agit là d’un signal fort, porteur d’espoir, mais qui demeure insuffisant car n’étant pas suivi d’actes concrets, et c’est justement ce dont il s’agit : passer du discours à l’action.

Par la présente, nous interpellons le président de la République, le Premier ministre, Monsieur Ousmane Sonko, la ministre de la Famille et des solidarités, Madame Maïmou­na Dièye, et surtout les parlementaires qui ont récemment démontré leur capacité à légiférer rapidement sur d’autres sujets jugés prioritaires, à initier des réformes tendant à la reconnaissance juridique du féminicide afin de protéger les femmes contre les meurtres et les violences qu’elles subissent, tout en mettant en place des politiques de prévention efficaces, ainsi que les dispositions nécessaires pour garantir l’effectivité de ces réformes.

Car, pendant que vous gardez un silence glacial sur cette injustice qualifiée de «fait divers», de «crime passionnel» ou de «drame conjugal», vous minimisez la violence, vous la rendez socialement acceptable, et vous perpétuez l’impunité et l’oppression systémique des femmes. Pendant que vous vous enfermez dans le mutisme, nos sœurs meurent, des enfants deviennent orphelins de leurs génitrices, des familles se brisent et des rêves partent en fumée.

Nous vous rappelons que nommer le féminicide pour ce qu’il est, c’est le combattre, et au-delà de sanctionner, il s’agit de dissuader. Et parce qu’au regard de la Constitution sénégalaise et des textes internationaux relatifs aux droits hu­mains, une vie n’est pas meilleure ou supérieure à une autre, reléguer le féminicide au rang de «crime passionnel», c’est encourager la violence et la tuerie à l’égard des femmes, et donc «hiérarchiser des vies».

Protégeons nos mères ! Protégeons nos sœurs ! Protégeons nos filles !

Et parce qu’il est trop tard pour elles, rendons justice à nos victimes !

Aïssatou DIOUF

Etudiante en Master 1, Droit privé

Université Gaston Berger de Saint-Louis