Il y a des livres que l’on consomme. Et puis il y a La fin d’un monde (Stock, 2026) de Pierre Haski. Celui-là ne se consomme pas. Il se porte. On le referme, on y revient. On le laisse faire son travail dans le silence d’après la lecture. Il m’a fallu quatre semaines pour terminer les 355 pages que nous offre Pierre Haski.

Ce livre paraît à un moment où nommer les choses relève du courage. Pas le courage bruyant de ceux qui confondent l’outrance avec la lucidité. Le courage plus rare, plus exigeant, de celui qui regarde en face sans jouir du spectacle de l’effondrement, sans se réfugier dans le confort du déni. Haski ne cède ni à l’un ni à l’autre de ces pièges symétriques. Il analyse. Il documente. Il nomme.

La thèse centrale est claire : nous vivons la fin d’un ordre précis, daté, historiquement situé -l’ordre libéral que la chute du mur de Berlin semblait avoir définitivement consacré. Haski démontre comment cet ordre s’est fissuré sous la pression du retour de la guerre en Europe, des tensions sino-américaines, de la montée des populismes autoritaires au cœur même des démocraties que l’on croyait immunisées. Il aura fallu Budapest, Varsovie, Rome, Washington pour l’admettre : la démocratie n’est jamais un acquis. Elle est une conquête permanente. Sa fragilité n’est pas un accident. C’est sa condition.

Budapest, justement, nous offre aujourd’hui une leçon. Dimanche 12 avril 2026, seize ans après son installation au pouvoir, le père de la démocratie illibérale – Viktor Orban a reconnu sa défaite. Orban, soutenu par Donald Trump, J.D. Vance, Vladimir Poutine et Marine Le Pen, a été battu à plate couture par les infrastructures mêmes de la démocratie qu’il avait méthodiquement affaiblies. Péter Magyar, avocat de formation et conservateur pro-européen, a remporté une supermajorité des deux tiers au Parlement hongrois – 138 sièges sur 199.

Ce symbole résonne différemment lorsqu’on regarde vers l’Afrique de l’Ouest. Là-bas, la démocratie n’a pas été défaite dans les urnes, elle a été confisquée à la pointe des baïonnettes. Mali, Burkina Faso, Niger : plusieurs putschs célébrés comme des libérations. Des populations épuisées par des décennies de gouvernance prédatrice ont accueilli en libérateurs ceux qui venaient précisément de supprimer leurs droits. Les juntes ont recyclé le vocabulaire de la souveraineté et de la dignité pour asseoir des pouvoirs sans mandat ni horizon de retour. Goïta, Traoré, Tiani ne proposent pas une alternative démocratique. Ils proposent l’abolition de la question. Et derrière eux, Wagner puis Africa Corps ont trouvé le terrain dégagé qui leur manquait.

Ce que Haski documente à l’échelle mondiale, le Sahel le vit dans sa chair : la désintégration de l’Etat, la violence qui avance, les populations prises en étau entre jihadistes et militaires qui leur promettaient la sécurité sans jamais l’apporter. Le monde des chancelleries se vit ici à ras de terre, dans les villages qui brûlent et les exodes qui n’en finissent plus.

C’est précisément ce que Francis Fukuyama n’avait pas vu venir. En 1992, dans La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, il proclamait la victoire définitive de la démocratie libérale sur toutes les formes concurrentes d’organisation politique. L’histoire, au sens hégélien du terme -ce mouvement des sociétés vers une forme supérieure aurait trouvé son terme. Non que la démocratie libérale soit une mauvaise idée : elle reste la moins mauvaise des formes politiques que l’humanité ait inventées. Mais l’histoire n’a pas de fin. Elle continue. Elle résiste. Elle déjoue les prophéties trop confortables. Ce que Haski démontre, c’est que le titre de Fukuyama était non pas une conclusion, mais une illusion, celle d’un Occident qui confondait sa propre hégémonie momentanée avec une loi universelle de l’histoire.

Ce livre est, en creux, une interrogation sur nous-mêmes. Sur ce que nous faisons ou ne faisons pas, de notre héritage démocratique. Ces questions, Haski ne prétend pas les trancher. Mais il les pose avec une clarté qui engage.

La fin d’un monde n’offre pas de certitudes. Il offre mieux : des questions bien posées, une pensée qui ne simplifie pas là où la réalité ne se simplifie pas. Et c’est, en soi, une forme d’espérance -non l’espérance naïve de ceux qui attendent que les choses s’arrangent, mais l’espérance lucide de ceux qui choisissent, malgré tout, de continuer à comprendre, à analyser, à transmettre. Ce livre, lisez-le. Non pour vous rassurer. Mais pour être à la hauteur de ce que votre époque vous demande.

Birane DIOP