A force d’empiler les justifications, les sermons moraux et les récits humanitaires, les grandes puissances occidentales avaient fini par rendre leur politique étrangère presque illisible, parfois même franchement risible. Désormais, au moins, les choses ont le mérite d’être claires. On ne prend même plus la peine de sauver les apparences. Le masque est tombé et, visiblement, personne n’a l’intention de le ramasser.
D’un côté, un gouvernement israélien conduit par Benjamin Netanyahu, qui semble de plus en plus inspiré par une géopolitique mystique où la stratégie se confond avec la théologie. De l’autre, une Administration américaine menée par Donald Trump dont la brutalité politique a au moins l’avantage de ne plus se cacher derrière trop de subtilités. Entre les deux, s’installe un discours messianique qui ne prend même plus la peine de chuchoter.
Ainsi, lorsque l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, évoque tranquillement un droit divin d’Israël sur tout ce qui se trouve «entre le Nil et l’Euphrate», on pourrait croire à une provocation. Mais non. C’est dit très sérieusement. L’Egypte, l’Irak, la Syrie : vaste programme. Ce qui est présenté comme une vision stratégique ressemble, pour le reste du monde, à un véritable cauchemar géopolitique.
Dans ce contexte, l’attaque contre l’Iran apparaît presque logique. Pas légale, évidemment, mais logique dans une certaine conception du monde où la puissance dispense du droit et où la règle internationale fonctionne comme une simple recommandation facultative. Les frappes sont présentées comme préventives, défensives, nécessaires. Les mots changent, la mécanique reste la même : frapper d’abord, expliquer ensuite, invoquer les valeurs à la fin.
Certains observateurs se rassurent en pensant que tout cela relève de l’improvisation. Que Washington agit par impulsion, par caprice, par ignorance stratégique. C’est une hypothèse confortable, mais sans doute fausse. Donald Trump peut donner l’impression de naviguer à vue. Ceux qui élaborent la stratégie autour de lui, eux, savent très bien où ils vont. Leur problème n’est pas l’absence de plan. Leur problème est la lenteur du plan.
Jadis, la stratégie impériale devait s’enrober de Droit international, produire des justifications et convoquer quelques principes. Tout cela prend du temps. Et lorsque cette lenteur devient insupportable pour ceux qui pilotent la manœuvre, on passe à une phase d’accélération où l’on s’affranchit même des apparences. Les Wolofs ont une formule pour cela : la chute est parfois la manière la plus rapide de descendre.
Pendant longtemps, l’Occident a vendu ses guerres comme des croisades pour la démocratie. Cela a fonctionné un temps. Puis sont venues les variantes : libérer les femmes, sauver les minorités, combattre le terrorisme, lutter contre la drogue, protéger les civils. Le catalogue humanitaire était riche. Malheureusement, l’expérience a rendu les opinions publiques un peu sceptiques. A force de missions vertueuses qui se terminent en Etats faillis, la rhétorique s’est usée.
Dès lors, la stratégie évolue. On ne fait même plus semblant. La force devient l’argument principal, tandis que les médias traditionnels continuent d’accompagner les opérations avec une étonnante discipline narrative. Experts indignés, plateaux saturés d’analystes, pédagogie géopolitique à sens unique : l’arsenal est bien rodé.
Pourtant, l’histoire récente parle d’elle-même. En 2001, les Etats-Unis envahissent l’Afghanistan après les attentats du 11 septembre. Vingt ans de guerre pour revenir exactement au point de départ. En 2003, l’Irak est attaqué au nom d’armes de destruction massive qui n’existaient pas. Le Moyen-Orient entre alors dans une ère de chaos stratégique durable. En 2011, l’intervention de l’Otan en Libye est vendue comme une mission de protection et de démocratie. Résultat : un Etat démantelé et un pays livré aux milices. Mission accomplie, sans doute.
Chaque intervention était présentée comme une nécessité morale. Chaque guerre était enveloppée dans un vocabulaire de valeurs universelles. Mais à force d’exception, la règle a fini par disparaître. Le Droit international n’a pas été aboli officiellement. Il a simplement été contourné jusqu’à devenir décoratif.
L’attaque contre l’Iran n’est donc pas un accident. Elle constitue l’aboutissement logique d’un long processus de désinhibition stratégique. Lorsque les grandes puissances décident que les règles ne s’appliquent qu’aux autres, elles ne détruisent pas seulement leurs adversaires. Elles détruisent aussi le cadre qui garantissait un minimum d’ordre international.
La suite est, hélas, prévisible. L’Iran ne peut pas ne pas répondre. Sa réponse entraînera des contre-réponses. Les alliances régionales s’enchevêtreront. Les routes énergétiques deviendront des leviers de pression. Les marchés s’affoleront. Et la prolifération nucléaire apparaîtra soudain comme une assurance-vie parfaitement rationnelle pour de nombreux Etats.
Pendant ce temps, l’Europe observe. Elle condamne, mais du bout des lèvres. A Washington, on ne la considère plus vraiment comme une alliée ; plutôt comme un faire-valoir commode, un auxiliaire discipliné. A quelques exceptions près (l’Espagne, la Norvège et l’Irlande), la plupart des capitales européennes s’accommodent de cette position. On accepte les strapontins, on nuance avec élégance, on s’inquiète avec diplomatie. Mais on ne décide plus grand-chose. Le continent qui a inventé le Droit international semble désormais réduit à rappeler des principes qu’Israël et les Etats-Unis contournent avec une sérénité désarmante.
Le ridicule n’épargne pas les pays arabes. La plupart s’accommodent de leur rôle de spectateurs dociles, ignorant que, lorsque le verrou iranien tombera, leur sort sera scellé en un clin d’œil. Ils seront écrasés, ramenés au Moyen Age si nécessaire, car si les Européens se contentent d’être des vassaux, la paire Israël–Etats-Unis traitera ces pays avec un mépris proportionnel à la lâcheté qu’ils affichent alors que les circonstances leur offrent une occasion de montrer un peu de dignité. En vain.
Quant aux grandes puissances comme la Russie et la Chine, leurs marges de manœuvre se rétrécissent dangereusement. La Russie voit ses alliés stratégiques éliminés un à un et risque de se retrouver piégée en Ukraine dans une guerre interminable qui consumerait son économie, épuiserait ses capacités militaires et le moral de sa population. La Chine, elle, doit comprendre qu’elle est désormais l’ennemie ultime et que tout ce déploiement vise un objectif unique : l’acculer, l’encercler, limiter ses ambitions et tester sa résilience face à un ordre mondial redéfini par la force.
Pour l’Afrique, la leçon devrait être limpide. Les alliances fondées sur la dépendance sont fragiles par nature, voire mortelles. Les promesses de protection disparaissent lorsque les priorités stratégiques changent. Dans le monde qui se dessine, les Etats qui ne pensent pas leur autonomie stratégique finiront par découvrir que personne ne le fera à leur place.
Nous entrons dans une ère où la puissance parle plus fort que la règle. Une ère où les discours moraux servent d’habillage à des stratégies de contrôle. Un soleil rouge se lève sur le système international et éclaire assez bien la réalité : l’ordre mondial n’est pas en train d’être réformé. Il est en train d’être redessiné dans le sang de millions d’hommes, de femmes et d’enfants.
Bara SECK
