Une démocratie ne se mesure pas seulement à la manière dont elle désigne ses dirigeants. Elle se mesure surtout à la manière dont ceux-ci exercent le pouvoir qui leur a été confié.

Être élu n’autorise pas tout. Gouverner n’est pas posséder l’Etat. Disposer d’une majorité parlementaire ne signifie pas disposer de la souveraineté nationale.

C’est cette distinction fondamentale que Me Mame Adama Guèye a rappelée avec force. Son raisonnement mérite d’être examiné avec sérénité, car il touche au cœur même de notre pacte républicain.

La démocratie représentative repose sur un principe simple : les citoyens délèguent temporairement l’exercice du pouvoir à leurs représentants. Ils ne leur abandonnent jamais leur souveraineté. Celle-ci demeure la propriété permanente du Peuple.

Cette nuance est essentielle. La Constitution n’est pas une loi ordinaire. Elle n’est ni un programme de gouvernement ni une feuille de route partisane. Elle est la charpente de l’Etat. Elle organise les pouvoirs publics, protège les libertés, garantit les droits des citoyens et fixe les règles du jeu pour les générations présentes comme futures.

C’est précisément pour cette raison qu’elle concerne aussi bien ceux qui ont voté que ceux qui se sont abstenus, ceux qui ont soutenu le pouvoir que ceux qui s’y sont opposés, ainsi que les citoyens qui n’ont même pas encore l’âge de voter.

Les chiffres rappelés par Me Mame Adama Guèye permettent de prendre la mesure de cette réalité.

Lors de l’élection présidentielle, le Sénégal comptait 7 317 890 électeurs inscrits. Le nombre de votants s’est élevé à 4 519 253, soit environ 24, 3% de la population sénégalaise. Le président de la République a remporté cette élection avec 54% des suffrages exprimés, ce qui lui confère une pleine légitimité démocratique pour exercer les fonctions que la Constitution lui attribue.

Cette légitimité n’est pas contestable.

Mais elle ne doit pas être confondue avec un mandat constituant illimité.

Les statistiques confirment encore davantage cette réalité. Sur les 7 317 890 électeurs inscrits, 3 623 633 citoyens

ont voté, soit environ 19, 6% de la population totale lors de la Présidentielle. Lors des Législatives, la liste majoritaire a obtenu 1 991 990 voix, soit environ 11% de la population sénégalaise.

Ces chiffres ne diminuent en rien la légitimité juridique de la majorité parlementaire. Dans une démocratie représentative, la règle est connue, c’est la majorité des suffrages exprimés qui décide.

Mais ces mêmes chiffres invitent également à la modestie politique lorsqu’il s’agit de toucher à la norme suprême.

Car une Constitution n’engage pas uniquement les électeurs qui ont participé au scrutin.

Elle engage toute la Nation. Elle s’impose aux vainqueurs comme aux vaincus. Elle protège les majorités d’aujourd’hui autant que les minorités de demain.

Elle survivra probablement à ceux qui la modifient. C’est pourquoi il existe une différence fondamentale entre gouverner avec une majorité et refonder les règles du contrat national. La première relève de la démocratie représentative. La seconde exige un niveau supérieur de consensus.

L’histoire constitutionnelle enseigne une leçon constante : les Constitutions qui durent sont celles qui rassemblent. Celles qui divisent deviennent rapidement des objets de contestation. Comme l’écrivait le juriste et constitutionnaliste Georges Vedel : «Une Constitution est faite pour durer plus long-temps que les majorités poli-tiques.» Cette idée résume parfaite-ment l’enjeu actuel. La majorité parlementaire dispose incontestablement du pouvoir de légiférer.Mais la sagesse démocratique commande de distinguer ce qui est juridiquement possible de ce qui est politiquement souhaitable. L’argument selon lequel

«nous avons gagné les élections, donc nous pouvons modifier la Constitution comme nous l’entendons» traduit une conception réductrice de la démocratie.

La démocratie ne se résume pas à l’arithmétique électorale. Elle repose aussi sur le respect des contre-pouvoirs, de l’Etat de Droit, de la recherche du consensus et de la responsabilité envers les générations futures.

Comme le rappelait Benjamin Constant, «la volonté de la majorité n’est pas un titre suffisant pour tout faire».

Cette réflexion conserve aujourd’hui toute son actualité. Le Sénégal a toujours été admiré pour sa tradition de dia-logue et de compromis. C’est cette culture politique qui a permis d’éviter bien des crises institutionnelles.

Modifier la Constitution sans rechercher le plus large accord possible reviendrait à substituer la logique de la force numérique à celle de l’intérêt national.

Une majorité passe.

Une Constitution demeure. Les gouvernements changent. Les institutions restent. Les hommes politiques sont de passage. La République, elle, appartient à tous les Sénégalais.

Voilà pourquoi la démocratie représentative est une immense conquête. Mais elle n’a jamais été, et ne sera jamais, un blanc-seing permettant à une majorité, aussi légitime soit-elle, de considérer la Constitution comme la propriété de ceux qui gouvernent.

La Constitution est le bien commun de la Nation. A ce titre, elle appelle davantage que la simple loi de la majorité. Elle exige la prudence, le dialogue et un sens élevé de la responsabilité historique.

Amadou MBENGUE – dit Vieux Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal