Cent ans. Un siècle entier. Une durée qui dépasse l’âge du Sénégal indépendant

et qui épouse, par moments, son histoire. Peu d’hommes politiques auront

occupé aussi longtemps notre paysage politique. Opposant, prisonnier poli-

tique, candidat, premier Président de l’alternance, puis figure historique de la

vie publique sénégalaise, Abdoulaye Wade a traversé plusieurs générations. Et

pour celles et ceux de mon âge, il n’est pas seulement un ancien Président. Il

est un morceau de notre enfance.

Je suis née alors qu’il était déjà une figure centrale du débat politique sénéga-

lais. Quelques années auparavant, il avait été arrêté à la suite des élections

contestées de 1988. Le Sénégal traversait alors des moments difficiles. La crise

sénégalo-mauritanienne avait provoqué des expulsions massives, séparé des

familles et fermé des frontières. L’état d’urgence avait été décrété à Dakar. Je

ne savais évidemment rien de tout cela. J’avais zéro an. Mais c’est dans ce

Sénégal-là que j’ai ouvert les yeux.

Mes premiers souvenirs de politique ne sont pourtant pas ceux des meetings

ou des campagnes électorales. Ce sont des souvenirs de maison. Des plats, des

bols et des assiettes soigneusement rangés dans le salon de ma grand-mère,

avec les portraits de Abdou et Elisabeth Diouf imprimés dessus. A cette

époque, la politique s’invitait jusque dans les objets du quotidien.

Ma grand-mère était Walo-Walo. Une vraie. De celles pour qui le Parti socia-

liste n’était pas seulement un parti politique, mais une histoire familiale. Dans

son esprit comme dans celui de beaucoup de personnes de sa génération dans

le Walo, Senghor puis Diouf faisaient partie du paysage naturel du pays. On

pouvait critiquer certaines choses, mais on ne remettait pas facilement en

question une fidélité construite sur plusieurs décennies.

Mon père, lui, vivait dans la région de Thiès. Et il croyait en Wade.

Avec le recul, je souris souvent en pensant que leur désaccord racontait

presque une géographie politique du Sénégal. D’un côté, le Walo et ses fidélités

socialistes. De l’autre, Thiès, devenue au fil des années l’une des terres les plus

symboliques du combat mené par Abdoulaye Wade pour l’alternance.

Bien sûr, aucune région ne vote d’une seule voix et aucun destin politique n’est

écrit d’avance par le lieu où l’on naît. Heureusement. Sinon le Sénégal n’aurait

jamais connu d’alternance. Mais nos territoires, nos familles et nos généra-

tions nous transmettent malgré tout une manière de regarder le monde avant

même que nous ne construisions nos propres opinions.

Avant de connaître les programmes politiques, j’ai d’abord connu leurs récits.

Avant d’apprendre ce qu’était la Gauche, la Droite ou le libéralisme, j’ai appris

qu’à la même table familiale, ma grand-mère pouvait défendre Diouf avec pas-

sion, tandis que mon père voyait en Wade la promesse d’un Sénégal nouveau.

Je ne le savais pas encore, mais ma conscience politique était déjà en train de

se former.

Par la suite, j’ai grandi à Pikine, dans un département qui allait devenir l’un des

bastions électoraux du Parti démocratique sénégalais. Je me souviens du

député-maire Cheikh Diop traversant lentement le quartier dans sa voiture.

Dès que nous l’apercevions, nous courions derrière en criant : «Sopi ! Sopi !»

Nous étions des enfants. Nous courions après l’espoir de quelques pièces de

monnaie lancées par la fenêtre. Nous les ramassions sur le sol avec la fierté de

ceux qui pensent avoir trouvé un trésor.

Lorsque Wade remporte l’élection présidentielle de 2000, j’ai onze ans.

Comme beaucoup d’enfants de mon âge, je ne mesure pas l’importance histo-

rique de cette alternance après quarante années de pouvoir socialiste. Ce dont

je me souviens, en revanche, c’est de l’ambiance dans le quartier. Pour cer-

tains, c’était la fête, pour d’autres, c’était presque un deuil. Je me souviens de

personnes qui pleuraient sincèrement. A l’époque, cela me paraissait incom-

préhensible. Comment pouvait-on pleurer après une élection ?

Aujourd’hui, je comprends mieux.

Ce qui s’achevait ce soir-là n’était pas seulement un régime politique. C’était un

monde. Une histoire. Une fidélité de plusieurs décennies.

Pendant que Wade entrait au Palais, j’entrais dans l’adolescence.

Et pendant qu’il construisait son pouvoir, je construisais mon regard sur le pays.

Je l’ai vu devenir le symbole de l’espoir pour toute une génération. Je l’ai vu

incarner le changement. J’ai entendu son célèbre appel au travail : «Il faut tra-

vailler, encore travailler, toujours travailler.» Comme beaucoup d’enfants,

j’avais retenu la formule bien avant d’en comprendre le sens.

Mais à mesure que je grandissais, quelque chose se fissurait.

Pendant longtemps, j’avais cru, comme beaucoup de Sénégalais, qu’il suffisait d’avoir un homme visionnaire à la tête de l’Etat pour transformer un pays.

Wade avait des idées. Il avait de l’audace. Il voyait grand. Les infrastructures

sortaient de terre, les projets se multipliaient et le discours demeurait celui du

changement.

Puis la réalité s’est imposée.

J’ai découvert qu’un Etat ne se gouverne pas seul. Qu’entre la vision d’un diri-

geant et la vie quotidienne des citoyens, existent des ministres, des directeurs,

des conseillers, des intérêts contradictoires, des calculs politiques, des ambi-

tions personnelles et parfois des renoncements.

J’ai compris qu’il ne suffit pas de rêver un pays pour le transformer.

Car à mesure que les années passaient, je voyais autour de moi les délestages

interminables, les inquiétudes des familles, les étudiants dans la rue, les frustra-

tions qui s’accumulaient. Je voyais surtout naître un décalage entre les promes-

ses qui avaient porté le Sopi et la réalité vécue par une partie de la population.

Avec le recul, je ne crois pas que ce décalage soit propre à Wade. Il accompagne

souvent les longues expériences du pouvoir. Les mouvements qui arrivent por-

tés par l’espérance finissent parfois par consacrer davantage d’énergie à pré-

server leur pouvoir qu’à poursuivre leur promesse initiale.

Et peut-être est-ce là l’une des grandes tragédies de la politique : le temps

transforme souvent les mouvements de rupture en gardiens de l’ordre qu’ils

étaient venus contester.

La première fois que j’ai voté à une élection présidentielle, j’ai voté contre

Abdoulaye Wade. Longtemps, j’ai pensé que ce choix relevait uniquement de

mes convictions.

Aujourd’hui, je suis moins catégorique.

Je me demande quelle part de ce vote appartenait réellement à mes idées et

quelle part appartenait à mon époque. Quelle part venait de ce que j’avais obs-

ervé et quelle part venait des récits qui avaient accompagné mon enfance. Des

paroles de ma grand-mère. Des conversations du quartier. Des colères de ma

génération. Des espoirs déçus de ceux qui avaient cru au Sopi.

Car nous ne construisons jamais nos opinions à partir de rien.

Nous héritons toujours d’une histoire avant de produire notre propre lecture

du monde.

Les années ont passé. J’ai quitté le regard de l’enfant, puis celui de l’étudiante

en colère. Je suis devenue journaliste. Je suis devenue féministe.

Et ces deux engagements m’ont appris quelque chose de fondamental : regar-

der l’histoire avec honnêteté exige parfois de dépasser ses propres certitudes.

Cette semaine, en lisant les hommages rendus à Wade par plusieurs initiatives

à l’occasion de son centenaire, je me suis surprise à relire son héritage autre-

ment. Et je dois reconnaître une chose. L’histoire des femmes sénégalaises ne

peut être racontée sans Abdoulaye Wade. Je le dis avec d’autant plus de liberté

que je n’ai jamais été wadiste. Mais les faits demeurent.

Sous sa Présidence, le Sénégal a adopté la loi sur la parité, l’une des réformes

démocratiques les plus importantes de notre histoire contemporaine. C’est

également sous son magistère que le principe d’égal accès des femmes et des

hommes aux mandats électifs a été inscrit dans la Constitution.

C’est sous sa Présidence que le Sénégal a connu sa première femme Première

ministre, Mame Madior Boye. Que des femmes ont accédé à des fonctions

institutionnelles jusque-là largement réservées aux hommes. Que les Forces de

défense et de sécurité ont commencé à s’ouvrir davantage aux Sénégalaises.

Que le Sénégal a consolidé son engagement en faveur des droits des femmes

sur la scène internationale. Ces acquis n’effacent pas les critiques.

Ils n’effacent ni les désillusions ni les colères qui ont marqué la fin de son pouvoir.

Mais ils nous obligent à regarder l’histoire avec honnêteté. Car les grandes

figures politiques ne se résument jamais à ce que leurs partisans disent d’elles.

Ni à ce que leurs opposants leur reprochent.

A cent ans, Abdoulaye Wade est devenu plus qu’un ancien Président. Il est

devenu une partie de notre mémoire collective.

Pour certains, il restera l’homme de l’alternance. Pour d’autres, celui des pro-

messes inachevées.

Pour moi, il restera surtout le Président sous lequel j’ai grandi. Celui qui a

accompagné mon passage de l’enfance à l’âge adulte. Celui que j’ai d’abord

regardé avec les yeux d’une enfant, puis avec ceux d’une citoyenne, avant de le

relire aujourd’hui avec ceux d’une féministe.

Et peut-être que c’est cela, au fond, la marque des personnages qui traversent

l’histoire : ils finissent par raconter autant un pays qu’eux-mêmes.

Par Fatou Warkha SAMBE