Propos liminaire
Ce texte se veut le témoignage d’une affectueuse écoute, dans la longue durée, d’un homme qui éclaire par le discours. J’ai entendu parler de Jacob -Isaac Yankhoba Ndiaye, à l’état civil- pour la première fois, en l’an 2002. Collégien, je suis venu passer les grandes vacances à Dakar. Lamine, le fils de mon homonyme, me permit de visiter l’université Cheikh Anta Diop où il était étudiant à la Faculté des sciences juridiques et politiques, communément appelée Fac Droit. Sur l’axe qui mène de la bibliothèque universitaire à la Fac Droit, je vis Lamine crier avec admiration en fixant un véhicule qui venait de nous dépasser : c’est Jacob !
Ses yeux brillaient de joie et de bonheur pour avoir aperçu son prof. J’ai gardé le nom dans ma mémoire comme on garde jalousement un trésor. Je me disais intérieurement que ce Jacob devait être quelqu’un de bien, voire de spécial.
Tout peuple produit des singularités qui s’offrent en modèles et inspirent des trajectoires tout en suscitant des vocations. Sous ce rapport, reconnaître le mérite de ces figures dans le cas spécifique du Sénégal actuel revient à jeter les bases d’une solide construction de la conscience historique et nationale, comme le pensait Cheikh Anta Diop. Prendre date avec l’histoire, c’est aussi œuvrer à mettre en exergue des figures qui inspirent. Célébrer les figures emblématiques de ce que notre pays a d’excellent revient à inscrire dans les annales de l’histoire certains noms et les trajectoires qu’ils ont engagées.
Le discours qui
édifie
En 2008, je suis tombé comme par enchantement sur une vidéo qui devient par la force des choses et depuis lors un allié quotidien. C’est la leçon inaugurale sur l’éthique prononcée par feu le juge Kéba Mbaye. Ce qui fait la particularité de cette vidéo, c’est que Jacob y est chargé d’introduire le conférencier. Sa prise de parole fut mémorable eu égard à l’impact qu’elle a eu sur l’auditoire, mais aussi sur le juge Kéba Mbaye, au point que ce dernier lui dit : «Vous avez gagné le prix de l’applaudimètre.»
Quand Jacob parle, c’est tout son être qui vibre. On perçoit dans sa voix l’une des expressions les plus pures et authentiques de l’urbanité. Il capte plus que l’attention du public, il domestique l’âme de l’auditoire. En effet, dans un monde de brouillage des repères et d’une certaine perte de sens, il urge de produire des discours qui ré-enchantent. Kéba Mbaye de lui adresser ces mots si puissants : «Pendant un moment, j’ai cru, en vous écoutant, que vous parliez d’une personne autre que moi, tellement vous avez su apporter, par un langage d’une rare élégance, tant de dorures aux modestes mérites que Dieu a placés sur mon chemin et que je me suis contenté de ramasser. Merci pour autant de gentillesse et de générosité. Vous formez, avec d’autres professeurs et membres du corps administratif de l’Ucad, autour de Monsieur le Recteur, un mur de soutien intellectuel et moral qui protège ses efforts et fortifie ses succès.» Il faut noter que les institutions qui produisent et diffusent le savoir scientifique sont bâties sur des normes qui portent leur identité et inscrivent leur politique d’action sur le progrès des sociétés humaines.
Crise de sens
L’époque postmoderne charrie dans le vécu humain, la plage de la post-vérité qui consacre la défaite de la pensée critique et, partant, la crise de la raison. C’est ainsi que, pour Nkolo Foé, «la vision pragmatique du monde justifie le brouillage généralisé des frontières entre la vérité et l’erreur, le bien et le mal, le public et le privé, la Société civile et l’entreprise, l’humanitaire et le militaire, le politique et le religieux, utilité et efficacité constituant sa thèse maîtresse». L’intellectuel critique et autonome pourra dire, à la suite de cet élève de Mr Keating, lui-même dont le rôle est magnifiquement interprété par le regretté Robin Williams dans l’atemporel film Le cercle des poètes disparus : «Je ne vis pas pour être esclave mais le souverain de mon existence.»
Il y a quelque chose de désespérant au Sénégal. Nous vivons avec une tranquille conscience face aux désastres qui gagnent du terrain. Face à la logique de la rentabilité, le citoyen semble s’engager sur la voie du tout pour moi. Notre rapport aux drames est souvent vécu sous le mode du «ça n’arrive qu’aux autres». Et le jour où le bourreau frappe à notre porte, on veut ameuter. Le constat de Ndéné Mbodji dans Le Sénégal des enlisements s’impose à tout esprit lucide : «Au Sénégal, on n’est plus sevré de valeurs morales. Même le travail et le zèle, autrefois symboles de dignité et de richesse, semblent sévir comme une maladie.» Il ajoute comme pour justifier ce désastre moral : «Nous vivons un temps nouveau où manquent la pensée et la sérénité.» Et des voix comme celle de Jacob méritent d’être entendues.
Quand les hommes qui partagent un espace social viennent à s’interroger sur les fondements de leurs propres références communes sans nier les spécificités, le dialogue devient un antidote à l’incompréhension. La communauté de la référence éthique bâtie sur l’acceptation mutuelle est gage du vivre-ensemble. La référence aux préceptes conciliants ouvre un fécond domaine pour l’échange et la commune entreprise. Cela conduit à promouvoir l’entente, la solidarité et le respect mutuel. La société, dans sa marche, est inscrite dans une historicité faisant de ses membres des porteurs d’identifications particulières. Elle s’inscrit dans un processus dialectique de perte, d’abandon et d’appropriation. Cette idée est au cœur des dynamiques de brassage qui affectent tous les secteurs de la vie sociale. Sans un dialogue sur ce qui a du sens, les sociétés font face aux tensions qui risquent d’ébranler leurs assises. Sous ce rapport, le dialogue interreligieux s’inscrit ainsi dans une logique de prévention et d’intégration des impératifs de la modernité en faisant des communautés des sociétés ouvertes, tolérantes.
Des pistes pour la construction de
l’humain
En soulignant, dans sa présentation du juge Kéba Mbaye, que «l’approche globale permet seule d’aborder les grands problèmes», Isaac Yankhoba Ndiaye venait par-là de me mettre dans le sillage de Edgar Morin, qui a théorisé la pensée complexe. En effet, dans l’approche philosophique des phénomènes et des êtres, la lecture la mieux indiquée serait cette approche globale dans la mesure où l’humaine condition et les questions connexes qui s’y rapportent attendent de nous une vue globale, voire holistique.
Isaac Yankhoba Ndiaye est un humain, au sens noble du terme. Il vit et œuvre pour le rayonnement de l’humanisme comme valeur cardinale de l’humaine condition. En effet, sa préoccupation fondamentale qui transparait comme toile de fond dans ses prises de parole, c’est foncièrement et fondamentalement le sens de l’humain. Il porte en lui cette envie de rendre témoignage pour le bien de l’humanité. Soulignons qu’il ne s’oriente que vers la mise en perspective de ce qu’il sait de bon ou qu’il connaît de positif chez la personne concernée. C’est ainsi que parlant de Kéba Mbaye, il laisse entendre que ce dernier ne s’est pas installé dans une tour d’ivoire qui l’isolerait du monde des vivants, ou plus exactement du monde des hommes. Et parlant récemment de Pr Aminata Cissé Niang, Jacob est revenu dans la même visée en indiquant qu’en réalité, cette dame est à offrir en exemple pour la génération actuelle et celles à venir.
Ce qui fait le fort de l’homme dans la durée, c’est incontestablement la culture d’une éthique relationnelle. En fait, être authentiquement soi-même n’est possible que par la relation, voire la médiation de l’autre. En Isaac Yankhoba Ndiaye, s’incarne la pensée vivante, la pensée qui éclaire, la pensée qui inspire. Il est de la trempe de ces hommes qui marquent par leur seule présence, mais aussi qui donnent envie d’aller de l’avant. En sa qualité d’enseignant, donc de pédagogue, il sait que le rapport philial -au sens de la philia chez les Grecs- qui met en relation deux âmes se communiquant pour le vrai, le beau et le juste, celui qui a une position supérieure ne peut s’épanouir que dans cet élan de générosité l’invitant à tendre la main à celui-là qui se trouve en position inférieure.
Il a montré que le rapport étudiant-professeur s’inscrit dans la dynamique d’amener celui-ci à aller à la conquête d’un idéal où le rêve coïncide avec soi, c’est-à-dire de l’essence d’homme non encore advenue et qu’il entraperçoit dans le modèle que le professeur lui propose. En cela, il est un homme d’une envergure intellectuelle exceptionnelle. Sa posture produit des schémas d’intelligibilité du réel africain qui se loge dans le traditionnel avec ce que Amadou Hampathé Ba nous offre, dans le processus d’initiation, sous les figures de Kaïdara et de Hamadi. Jacob est un enfant de Thiès, cette ville cosmopolite, creuset du métissage culturel et symbole du dynamisme urbain. Il tient de cette ville une disposition du cœur à l’accueil et de l’esprit hospitalier.
L’intellectuel et son peuple
En tant qu’intellectuel, Isaac Yankhoba Ndiaye est très au fait des soubresauts de l’histoire qui n’épargnent aucun pays du monde. Les interpellations incessantes faites aux penseurs, porteurs de voix, producteurs de sens, figures emblématiques, de la part du Peuple pour plus d’éclairage et de pistes de solution, ne le laissent pas sur le rivage. Sa posture intellectuelle l’amène à réinterroger les évidences et les postulats en vue de secouer les habitudes les mieux établies. Cela participe à dissiper la routine et autres familiarités. Selon Oumar Diagne : «L’intellect est une disposition d’être qui a ses caractéristiques, ses principes et ses objectifs ; si ces éléments viennent à s’évanouir ou si le sujet s’en éloigne pour une raison ou une autre, le support intellectuel comme tel se soustrait en cessant d’être source ou cadre de pensée ou d’action.» Dans le prolongement de ce qui précède, nous pouvons dire que pour Jacob, l’engagement de l’intellectuel au service de la société n’est pas synonyme de tapage médiatique. Sans chercher à être une caisse de résonnance des bouleversements et turbulences de son époque, l’intellectuel, en défendant la dignité humaine, jette les bases d’une transformation sociale et symbolise du même coup une volonté d’engagement social. Un véritable intellectuel pense, interroge, questionne, met en discussion ses propres idées et instaure une distance critique entre ses intuitions les plus fulgurantes et lui. Sous ce rapport, il est loin d’être un mystique, voire un saint dont les idées et positions sollicitent et obtiennent très souvent une adhésion acritique. La fécondation des pensées et la mise en perspective des vues théoriques rendent possible la richesse du patrimoine immatériel de l’humanité. L’inspiration rectrice donne une densité certaine au propos de Jacob. Il se dit ouvert à la discussion, voire à la critique de ses travaux par ses propres étudiants. C’est là la marque de fabrique d’un véritable universitaire.
Isaac Yankhoba Ndiaye est une figure inscrite dans le double registre : le spirituel et l’historique. Son impact sur ses étudiants n’est pas des moindres. Il a aussi servi son pays dans des stations qui ne sont pas forcément en rapport à l’université. Il reconnaît le sens du contact humain et se voit plus en transmetteur d’une compréhension, d’une idée, d’une passion, que celui qui livre en bloc une somme de connaissances académiques. Il incarne la figure d’un Socrate que célèbre Alcibiade dans le récit platonicien où l’Amour est l’objet d’étude et de chant. Le philosophe Ousseynou Kane dit qu’«il n’y a pas d’amour que du beau. Et la sagesse est la plus belle des choses».
Les «démarches de la pensée et toute la vie historique de l’être», pour parler comme Levinas, sont fonction d’un héritage qui trouve sens et vigueur dans un ancrage particulier. En suivant la trajectoire de l’homme Jacob, nous pouvons dire que celui qui fait l’épreuve des choix et engagements opère un tri dans les possibles qui s’offrent à lui, parfois même au prix de hauts sacrifices. Ainsi pouvons-nous dire qu’un idéal peut être visé par l’humain qui finit par l’atteindre, à condition d’y consacrer tout son être. Il est une figure vivante de l’audace intellectuelle et producteur d’une pensée vivante au sein du Peuple. Ce qui rapproche le juriste du philosophe et qui fait leur force, c’est la cohérence dans l’argumentation, la rigueur dans la démonstration et le souci de la clarté dans l’exposé des idées. Et Jacob se trouve à la croisée de la Philosophie et du Droit, comme disciplines académiques, mais aussi comme modes de vie.
Le sens du
témoignage
Il est des hommes dont la présence fait sens, et en cela seulement Jacob est un contemporain majeur. C’est vrai que l’homme ne saurait échapper à sa particularité de naissance. Pour combattre l’injustice sociale, il nous faut promouvoir ce que Alain Finkielkraut établit comme un programme éthique : «la dissolution des supériorités natives». Face à la profusion de la sous-culture qui rive au sol les intelligences, avoir des figures comme Jacob est une bénédiction, tant leur présence sauve, ou du moins amoindrit la portée du péril.
Elégant dans le port et éloquent dans le verbe, Jacob réserve un souci particulier à l’union du corps et de l’âme. Charme et clarté sont les deux emblèmes de son ethos. Il produit son être dans la lumière de l’objectivité. Sa posture discursive joue en faveur du partage sans heurt de ce qu’il a et dans le cœur et dans l’esprit.
Un jour, en septembre 2017, lors d’un séjour pour un séminaire doctoral en sciences sociales à l’université Gaston Berger de Saint-Louis, un doctorant en Droit me fit cette confidence : «J’avais une acceptation d’une université française pour une bourse. Il me fallait un professeur pour qu’il appose sa signature sur le document. J’en avais parlé au dernier moment au professeur Jacob, à quelques minutes de la clôture de l’échéance de dépôt. J’étais ému de le voir courir dans le couloir pour aller dans son bureau afin que je puisse être dans les délais, pour ne pas être forclos. Il a signé le papier. Mais je dois dire qu’il a été mon professeur en deuxième année. Nous étions trop nombreux, il ne pouvait pas me distinguer là-bas. Mais ce qu’il a fait ce jour-là m’a profondément marqué. J’ai compris par-là que cet homme est plus qu’un enseignant, il est plus qu’un universitaire.» Une vingtaine d’années passées dans les rouages de l’administration universitaire ne l’ont pas installé dans le sillage de la logique d’une bureaucratie imbibée de la mentalité coloniale. La personnalité de Jacob est moulée dans ce que le philosophe Gadamer donne à voir à travers l’homme d’expérience, qui «n’est pas seulement celui qui est devenu tel grâce à des expériences, mais celui qui est ouvert à des expériences dont il a beaucoup appris, il est tout particulièrement en mesure de faire de nouvelles expériences et d’en tirer de nouvelles leçons».
Ancien vice-président du Conseil constitutionnel de la République du Sénégal, Isaac Yankhoba Ndiaye est agrégé des Facultés de Droit, Professeur titulaire des Universités de classe exceptionnelle. Il fut Doyen de la Faculté de sciences juridiques et politiques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. C’est un tel homme que j’ai décidé de regarder, d’écouter, d’admirer et de donner en exemple.
Dr Ibou Dramé SYLLA
Enseignant de Philosophie,
écrivain
xadkor@gmail.com